Les petits princes des ténèbres

2020

Ténèbre : (nom masculin) Obscurité profonde, sinistre, qui peut provoquer la peur, l’angoisse. De ce noir effrayant qui vous enveloppe l’âme, et vous fait basculer dans un monde parallèle où l’éducation et les valeurs n’ont plus leur place. De ce noir si sombre, qui vous anesthésie le cœur, sans pour autant appeler la mort.

Un lieu, le domaine des Rochers. Des protagonistes, une fratrie fusionnelle et dysfonctionnelle. Le contexte : une décadence exacerbée par la manque de moyen d’une famille sur le déclin. Un nom de comte de fée slave : Tchérépakine. Mélanger le tout – préférez la cuillère au shaker – et cela vous donne un drame en trois actes. En trois âmes brisés et torturés, abîmés par une vie qu’elles n’ont pas su habiter. Par les responsabilités qu’elles n’ont pas su endosser, par cette mort qui rôde, tel un vautour affamé.

Une fratrie à l’ennui marqué depuis l’enfance, qui ont adopté un ami comme on adopterait un animal de compagnie, le partageant et le méprisant au fil de leurs envies, de leurs vies. Une famille inexistante, fuyante et fuie en retour, qui ne sait aimer ses âmes damnés que sont leur propre descendance. Bienvenue dans Les Démons de Simon Liberati : « Dans la somnolence magique de leur domaine familial, Serge, Alexis et Taïné traînent leur désœuvrement. Taïné a la beauté empoisonnée d’un tableau préraphaélite ; Serge est un prince des ténèbres ; quant à Alexis, le plus jeune et le plus fou, il se jette à corps perdu dans l’amour et la provocation. La séduction de leur jeunesse tourne à la cruauté muette. La tragédie frappe cette fratrie en ce printemps 1967, et accélère la bascule vers une époque nouvelle : celle, pop et sensuelle, de la drogue, du plaisir et de la guerre du Viêt Nam. »

De Paris, nous retiendrons le premier concert de James Brown et la fin d’une ère, celle où l’avenir de sa famille et de son nom reposait sur les épaules du petit prince des Ténèbres. Les ténèbres, son sombre héritage laissée à sœur. Qui exilée à New York va renaître de ses cendres tel un phœnix faisant plus office de Frankestein décadent que d’un oiseau à l’aura purificateur. On y croisera même Truman Capott et Lee Radziwill. Any Wahrol et son escadron de la mort accompagneront notre contre héroïne jusque dans le Sud de la France, où cette dernière finira de ce perdre dans la drogue. La prostitution comme ultime échappatoire.

Une pièce en trois actes. Une pièces en trois âmes. Damnées et maudites, qui ne trouveront le salut que dans la destruction de toute convention et bienséance. La mort rodant aux dessus de ces succubes, les Démons de Simon Liberati.

Belle lecture à vous !

Les Démons de Simon Liberati est disponible aux éditions Stock

Les cahiers de Rose

Horreur

Esclave : (nom féminin*) Personne qui n’est pas de condition libre, qui est sous la puissance absolue d’un maître. La plus grande richesse n’est elle pas après tout notre liberté qui nous permet de jouir de nos droits, comme bon nous semble, même si notre vie est faite de misère et de tourments.

La psyché humaines est un sujet qui me fascine depuis longtemps. C’est certainement mon empathie de Poissons qui me veut cela. Ainsi depuis quelques semaines, , je suis assidûment avec une attention accrue le podcast Cerno, la contre enquête de Julien Cernobori, sur la série de meurtres perpétuées dans les années 1980, dans l’Est Parisien, par Jean-Thierry Mathurin et Thierry Paulin. Le parti pris dans le traitement de l’information est à mes yeux parfaits : en faisant un travail de mémoire sur les victimes, on en apprend plus sur les deux assassins, de notre point de vue contemporain, mais également via le prisme de cette époque de presque quarante révolu.

Quel est rapport avec Né d’aucune Femme de Franck Bouysse me direz vous ? A vue de nez aucun. Si ce n’est que les pires horreurs ne sont pas toujours de l’ordre du fictif. Si ce n’est que les pires horreurs puissent être commises par le seul appât du gain. Certains sont prêts à vendre leurs âmes au Diable pour quelques deniers récoltés. Quelqu’en soit le prix à payer. Même si ce prix se paie en vie humaine.

« […]Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin. Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec Né d’aucune femme la plus vibrante de ses oeuvres. Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine. »

Rose. Ma fleure préférée, tant vantée par sa beauté et ses senteurs, qu’elle en est devenu un symbole de l’amour. Rose. Jeune fille à l’innocence ravie par sa condition nouvelle de jeune femme, dont le père en la vendant, à signer sa perte. Leur perte. Rose. Jeune femme à la pureté broyé par ceux qui ne voyaient en elle qu’un ventre, qui l’ont rabaissé à sa condition la plus primaire et primitive, celle de donner la vie. De forces s’il en faut. Rose ou la naissance du sentiment maternel, l’amour et l’espoir qui lui sont liés. Rose ou la folie ordinaire d’une femme à qui l’on a tout volé, jusqu’à sa liberté.

L’horreur connaît-elle des limites ? Il semblerait que non. J’ai vécu une aventure profondément gothique, dans une ambiance malsaine, qui n’a pas été sans me rappeler Rosemary’s baby d’Ira Levin. La violence est partout, et l’espoir se meurt au fil des pages, et pourtant on s’y accroche désespérément. Avec Né d’aucune Femme, Franck Bouysse signe un roman fort, voire gore. La mort comme ultime liberté.

Belle lecture à vous !

Né d’aucune femme de Franck Bouysse est disponible aux éditions Le livre de Poche

*dans le contexte du Roman

La vie n’est pas une comédie musicale

2020, Feel Good

Broadway : (nom propre) Cette avenue est mondialement connue comme la capitale du théâtre et des comédies musicales. Sa renommée est en grande partie due aux spectacles musicaux qui y sont créés et qui y tiennent le haut de l’affiche. Dans mes rêves les plus fous, je m’imagine passer le casting pour Flashdance, tout en pointes tirées et en port de tête altier. La réalité n’a qu’a bien se tenir.

La vie n’est pas une comédie musicale. Que celles qui n’aient pas rêvé de faire partie de faire partie des Pink Lady et de conter fleurette au T-Birds, sur fond de chorégraphie endiablée me jettent la première pierre. La vie parait tout de suite plus agréable et facile à gérer, en la chantant, comme si un voile rose et optimiste couvrait notre regard poser sur le monde. Ce serait chouette quand même.

Ce serait chouette de n’avoir qu’à chanter sous la pluie pour conjurer les mauvais sorts et sortir de toute sorte de crise existentielle. Ginger Rogers et Fred Astaire des temps modernes en quelques sortes. Mais la vie n’est pas une comédie musciale et la fameuse crise de quarantaine existe bel et bien. Période durant laquelle certain fantasme sur les blondes amies de leur fille dans un bain de pétales de roses rouges, quand d’autres rêvent de grosses cylindrées. Mais cette crise ne s’arrête pas tant à un âge, qu’un à un constat sur sa vie, une prise de hauteur dénuée de contextes, qui amène à un gentil pétage de plombs de la part des concernés.

Et c’est ainsi que la CPAM et ses préventions en toutes sortes de maux peuvent déclencher la moins connue mais non moins terrible crise de la cinquantaine, qui vous font gagner quatre ans en l’espace de quelques lignes. Bienvenue dans la vie d’Axel, quarante-six ans en proie à sa vie et les doutes qui l’assaillent, dans Broadway de Fabrice Caro : « La vie n’est pas une comédie musicale.
Une femme et deux enfants, un emploi, une maison dans un lotissement où s’organisent des barbecues sympas comme tout et des amis qui vous emmènent faire du paddle à Biarritz… Axel pourrait être heureux, mais fait le constat, à 46 ans, que rien ne ressemble jamais à ce qu’on avait espéré. Quand il reçoit un courrier suspect de l’Assurance maladie, le désenchantement tourne à l’angoisse. Et s’il était temps pour lui de tout quitter? De vivre enfin dans une comédie musicale de Broadway? »

Des nuances de bleu, il y a à pléthore. Du bleu Klein au bleu Juan les Pins, de la mode à l’espoir, il y a la couleur du doute, des craintes, du bilan voire même de la crise, j’ai nommé le bleu colorectal. A l’aube de la cinquantaine, Axel dresse un bilan doux amers de sa vie. De Père et de son impossibilité de communiquer avec ce fils à l’adolescence débordante d’hormones. De Père et des sacrifices qu’il est prêt à faire pour sa fille, la prunelle de ses yeux. D’Homme et de mari, de ce besoin de séduire et de balais ronronnant et rassurant qu’est sa vie de couple. De cette envie de tout envoyer balader, pour le plaisir fugace d’une liberté factice. Factice oui, car les aventures qu’Axel souhaite vivre tiennent plus de l’imaginaire fantasmé d’un adolescent biberonné aux Comédies Musicales.

Avec Broadway, Fabrice Caro signe un roman tendre, qui pose un regard caustique sur cette vie de famille qui se meut et qui se mue, cette vie dont on ne voit rien passer et qu’on se plait à regretter. Joli moment passé que cette comédie musicale avortée.

Bonne lecture à vous !

Broadway de Fabrice Caro est disponible aux éditions Gallimard.