Douées d’une sensibilité absurde

Feel Good

« Je suis doué d’une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres me déchire » (citation de Gustave Flaubert) Cette citation m’a touchée droit au cœur, tant elle me parle et résume parfaitement. De Flaubert qu’il plus est, auteur chouchou dont je ne me lasserai jamais de ses lettres à Louise Colet. Cet auteur a le don des mots parfaits, avec juste ce qu’il faut d’emphase pour embraser l’imagination.

Les bulles de savon, émerveillement immuable s’il en est, qui mettent des étoiles dans les yeux des enfants, de l’espoir dans leur cœur. Celui qu’une bulle pourra virevolter indéfiniment dans un ciel bleu, aux nuages cotonneux. Emerveillement immuable de l’adulte que je suis. Créer ces petites bulles de savon, les admirer virevolter et deviner leur couleurs chatoyantes là où le soleil vient se mirer. Spectacle que je pourrais regarder indéfiniment, tellement il est apaisant.

Les bulles de savon. Emerveillement d’une jeune femme hypersensible en proie à ses sentiments extrapolés, pas toujours facile à dompter. Emerveillement qui lui fait voir la poésie dans ce monde, et la vivre en songe. Coincé dans ce rôle d’enfant parfois trop grand à porter.

Mais s’il n’est pas facile d’être enfant. Qu’en est il de la maternité ? Certaines pensent être nées pour embrasser ce rôle, le rôle d’une vie. Quand d’autres pensent en être incapables quoiqu’il arrive. La vérité est autre, et parfois, ce sont les parents qui sont perdus dans ce costume trop grands de responsabilité, d’amour inconditionnel à donner, de tâches quotidiennes anodines qui peuvent se dresser en montage à gravir. Comment gérer cette façade, cette personnalité que l’on souhaiterait montrer au monde quand une tempête gronde en nous et manque de nous submerger ? C’est ce parcours emprunt de doute, de peurs et de résilience qu’emprunte les trois nouvelles héroïnes de Marie Vareille, dans Ainsi gèlent les bulles de savon. « Certains choix nous définissent à tout jamais, celui-ci en fait partie. À partir d’aujourd’hui, je peux bien écrire la neuvième symphonie, sauver le monde d’une troisième guerre mondiale ou inventer le vaccin contre le sida, on ne retiendra de moi que cet acte innommable : j’ai abandonné mon bébé, toi, mon minuscule amour aux joues si douces. Puisses-tu un jour me pardonner. » Trois pays, de vibrants portraits de femmes aux destins entrecroisés. Quel est le lien qui les unit ? Quelle est leur véritable histoire ? « 

Trois femmes que rien ne prédestinaient à se rencontrer, liées malgré tout par une passion commune, la littérature. Celles qui écrivent, celles qui lisent. Celles qui vivent. Trois femmes, trois temporalités, trois style de narration différents, qui nous emmènent dans un jeu de piste aux mille émotions. Une mise en abime de la création d’un roman et quelques coulisses dévoilées des vies de romancières et éditrices, qui m’a énormément plu et qui apporte le liant, le lien entre ces femmes. Entre leurs destins.

J’ai souri. Ri. Pleuré. Assez pour essuyer des larmes et sentir cette petite boule dans ma gorge se serrer au rythme des pages qui se tournaient. De ces secrets qui se révélaient. En bref, j’ai adoré ce dernier roman de Marie Vareille, Ainsi gèlent les bulles de savon, qui m’a touché au cœur.

Belle lecture à vous !

Ainsi gèlent les bulles de savon, de Marie Vareille est disponible aux éditions Charleston.

La liberté tient à un embrayage pété

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Vice : (nom masculin) (d’après le roman) « Pas au sens d’activité criminelle liée à l’industrie du sexe. Ou de tendance malsaine induisant des pratiques dégradantes […]. « Vice » au sens de défaut, de trucs qu’on fait mais qu’on ne devrait pas parce qu’ils ne sont pas forcément excellentissimes pour soi. »

Vice, Laurent Chalumeau

Boulevard de la Mort. Un Tarantino sous forme de road movie déjantée, donnant la part belle à des héroïnes de caractères, sans peur et avec un fort désir de vengeance à quiconque viendra les déranger. D’autant plus que ce quiconque se trouve être un psychopathe de la pire espèce.

Thelma et Louise. L’un de mes Ridley Scott préféré. Deux femmes en weekend pour fuir le quotidien d’un homme abusif, qui se transforme en une cavale mémorable. Cher prix à payer que la défense de leur liberté et de leur vertu.

Vice. Mon premier roman de Laurent Chalumeau. Esperanza Running-Wolf son héroïne qui se met en danger par le simple fait d’être libre, sans entraves et d’embrasser ses désirs, quels qu’ils soient. Ces femmes ont cela en commun de ne croiser que des sociopathes, qui semblent s’octroyer le droit de vie et de mort sur elles. « Une femme libre, ça ne paraît pas grand-chose. Mais pour certains, c’est déjà trop. Comme un vice à corriger.
 C’est ce que va découvrir Esperanza Running-Wolf, 45 ans, directrice de musée vivant sur la côte Ouest des Etats-Unis, femme indépendante, fraîchement séparée du père de sa fille, lequel s’apprête à devenir procureur général de son Etat. Quand le roman s’ouvre, elle profite de sa liberté retrouvée, sort et couche avec qui elle veut, notamment ce chanteur aux airs de bad boy dont le physique compense le manque de subtilité. Elle vient aussi de rencontrer Nick, un photographe avec qui elle entretient une relation épistolaire et numérique a priori sans ambiguïtés (il est marié et vit à l’autre bout du pays) mais pas moins intense. Seulement les choses vont s’emballer et celle qui pensait tout contrôler va se retrouver en danger  : le flirt virtuel devient une histoire d’amour impossible et Nick une obsession pénible ; le bad boy tombe amoureux et se fait menaçant. Et si ce type sympa qui la courtise était finalement le meilleur choix ? L’un d’eux finira par vouloir la faire payer. Mais lequel  ? Et pourquoi déjà ?
« 

Un roman comme un scénario de film. L’histoire d’une vie racontée à son esthéticienne et amie durant les soins prodigués, sous forme de flashback. Mêlant pêle mêle sentiments, actions et réflexion. Celui de la protagoniste mais également celui du narrateur.

Une lecture en un seul bloc, pour ne pas perdre le film, de ses échanges en franglais, ponctués de musique de Country. Et cette sensation lancinante de lire un scénario, que l’on va entendre à tout moment un « Action ! » et que la caméra va s’amuser à nous perdre, à zoomer sur un détail insignifiant ou passer la scène en traveling à une vitesse folle.

Vice ou une lecture atypique. Il m’aura fallu une trentaine de pages pour me prendre au jeu de l’intrigue et de l’écriture incisive et à vif de Laurent Chalumeau, qui manie habilement le verbe et nous subjugue. Si vous commencez Vice, soyez certains de ne pas être en mesure de le poser avant la fin.

Bonne lecture à vous !

Vice de Laurent Chalumeau est disponible aux éditions Grasset

Fenêtre sur cour

Feel Good

Vis-à-vis : (locution) position de deux choses qui se font face, comme des fenêtres qui donnent directement sur la vie, sur l’intimité de l’autre. Le vis-à-vis peut parfois devenir un vis ma vie.

La somme de nos vies, Sophie Astrabie

Le confinement du printemps 2020 aura créé la stupeur, la peur, les incertitudes mais aussi contre toute attente, l’ennui dans une routine bien huilée, entre les quatre murs de mon appartement. Un emploi du temps minuté, pour garder un rythme et ne pas perdre le fil des jours. Vivant en immeuble, j’ai une vue imprenable côté rue sur l’immeuble de mes voisins. Et regarder par la fenêtre et voir s’ils ouvraient leurs volets – point bonus pour la fenêtre – étaient devenus une marotte. Puis la vie normale a presque repris son cours et cette vilaine manie a disparu avec elle.

Mais tous ceux qui ont vu Fenêtre sur cour d’Hitchcock savent qu’on ne s’intéressent pas à la vie des autres, qu’on ne la dissèquent pas sans quelques menus désagréments, même si la notre est momentanément mis en suspens. Même si on s’empêche de vivre sa vie pleinement, celle des autres ne doit pas devenir un fantasme inatteignable. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Camille, et de sa curiosité quant à la vie fantasmée de ses voisins de fenêtre dans La Somme de nos vies, de Sophie Astrabie. « Camille, jeune fleuriste qui rêve sa vie, visite des appartements qu’elle n’a aucune intention d’acheter. Marguerite, quatre-vingt-sept ans, met en vente son appartement qu’elle s’est pourtant juré de ne jamais quitter. Derrière leurs fenêtres qui se font face, dans cette rue parisienne, la vie de l’une n’apparaît à l’autre qu’en reflet. Les mensonges de Camille à son entourage et les secrets de Marguerite enfouis soigneusement depuis l’enfance se croisent et se répondent. Comment prendre sa vie à bras-le-corps quand on a décidé d’en vivre une autre ? »

Devons nous vivre une vie toute tracée et embrasser une carrière qui nous rendrait malheureux, mais qui nous adouberait dans certains cercles élitaires ? Ou embrasser sa passion, si tant est qu’on est la chance d’en avoir une et de pouvoir en vivre ? Vous n’aurez pas assez de quatre heures pour répondre à cette question. Ce n’est pas la réflexion qui devrait l’emporter mais l’appel du cœur.

Peut-on vivre dans la culpabilité d’être une autre alors que notre survie en dépend ? Secret si lourd à porter qu’il nous enlise dans des mensonges de plus en plus importants, telle des poupées gigognes de mauvaises augures. Parfois, une rencontre peut tout changer. Celle d’une jeune femme solaire avec une vieille dame solitaire. Parfois une odeur, une senteur, peuvent tout faire basculer. Des fleurs offertes en guise de pardon, de secondes chances. Parfois, le destin s’en mêle et une bonne fée se penche sur notre berceau, pour nous apprendre à ne pas réitérer ses erreurs du passé.

Avec La somme de nos vies, Sophie Astrabie nous livre une galerie de personnages touchants et attachants, qui vont prendre la mesure de la valeur de leurs vies, et décider de les vivre pleinement, en s’assumant tout simplement.

Belle lecture à vous !

La somme de nos vies de Sophie Astrabie est disponible aux Editions J’ai Lu