Tournevis – Oscar Coop-Phane

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« Il avait envie de tomber, de courir, d’être emporté au loin, comme une rivière » d’après La Statue mutilé de T. Williams. Quand on se sait condamné – à une vie d’errance, de misère, à une fin inéluctable – la liberté nous semble être la plus douce des possibilités.

Tournevis, Oscar Coop-Phane

Le permis de conduire et moi c’est une longue histoire. J’en suis titulaire depuis plus d’années que de doigts que mes mains peuvent compter mais le chemin de l’obtention fut épique. Moi qui n’aie jamais aimé les QCM, le code a été pour moi un supplice multiple. La pratique a été pire, à tel point que j’ai changé par deux reprises d’auto école et que je m’étais résignée à rester enfermer dans un donjon telle Raiponce. L’obtention de ce papier rose a longtemps été le symbole de liberté, puis d’angoisse, et maintenant oublié au fond de mon sac à main.

Le permis de conduire. Ce sésame rêvé par le narrateur, le sus nommé Tournevis, comme symbole de sa liberté tant chérie, lui qui n’a pourtant aucun fil à la patte. Ce but dans la vie, celui qui lui permet d’avancer, celui qui lui donne une perspective. Dont un échec va avoir un effet papillon dévastateur sur sa vie. « D’un côté, un jeune homme, seul, raconte sa vie et son ultime tentative pour s’en tirer. Enfant placé de foyer en foyer, désormais orphelin, majeur et libre, il veut partir. Avec ses maigres économies, il s’inscrit dans une auto-école pour passer son permis et trouve une voiture abandonnée où vivre provisoirement.
De l’autre côté, trois individus, une femme, deux hommes, attendent dans une maison du Sud de la France. Ils ne se connaissent pas, travaillent pour une organisation, sont chargés de trouver un homme pour l’accueillir, prendre soin de lui, et enfin le livrer. Mais à qui et pourquoi 
? »

Deux narrations. L’une omnisciente, qui présente trois personnages liées par un tacite pacte avec leur propre démon. L’autre, à la première personne. Deux narrations alternées, qui se font échos, dont on sent l’entrelac poindre au fil des pages. Dont la tension dramatique dépend. Dont un drame que l’on sait depuis la première page se forme.

Deux narrations. Deux prisons. La vie à trois inconnus dans un but précis, dans une danse parfaitement chorégraphiée d’habitudes et de manies, pour tenir jusqu’au bout. La vie seule, en marge, quand celle en communauté n’a apporté que mépris et violence. Une confiance qui ne peut plus être accordée sans savoir qu’il y aura toujours un prix à payer.

D’Oscar Coop-Phane, je suis tombée amoureuse de sa plume. Incisive, vive et caustique. De se regard clinique qu’il porte sur le monde, ses semblables, sans pathos ni jugements, mais dont il dépeint à merveille les pires exactions. J’ai lu Tournevis en quelques heures, d’une traite. De cette apnée dont vous savez que vous ne ressortirez pas indemne. En bref, j’ai beaucoup aimé son dernier roman.

Bonne lecture à vous !

Tournevis d’Oscar Coop-Phane est disponible aux éditions Grasset

Sœurs – Daisy Johnson

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Sœur : (nom féminin) personne de sexe féminin, considérée par rapport aux autres enfants des mêmes parents. Egalement, nom donné à une femme à laquelle on est lié par une grande tendresse. Quand l’image de sa sœur ainée, exemple ultime de ce qu’il faut être, ce qu’il faut faire, devient sublime au point d’en perdre sa personnalité. De perdre sa propre essence.

Sœurs, Daisy Johnson

Septembre. Mois qui signe la fin de l’été, de cette langueur moite qui vous immobilise pendant deux mois. Mois qui marque la fin d’une vie en suspens, passée à grande vitesse, au fil des nuits trop courtes, des terrasses chargées de Spritz et de volutes de fumée. Mois qui marque la rentrée, le retour aux responsabilités mais au sein duquel on souhaite continuer cet été qui prend fin.

Juillet. Et dix mois plus tard, l’été recommence. Qu’on espère meilleur que le précédent. Qu’on espère plus lent, plus patient. Qu’on veut vivre pleinement, sans rien en perdre. Qu’on préfère car par sa nouveauté, sa fraîcheur. Sur lequel on pose nos espoirs, ceux qui rachèteraient nos erreurs passés.

Septembre et Juillet. Sœurs. Inséparables, fusionnelles. Septembre et Juillet. Les Sœurs de Daisy Johnson. « Juillet a une sœur de dix mois son aînée, Septembre. Elles sont inséparables. Mais Septembre peut se montrer terrifiante. Elle pousse Juillet à faire des choses qu’elle ne veut pas. Et, comme hypnotisée par le regard noir de sa sœur, Juillet obéit. Depuis « l’incident », tout a changé. Elles ont dû déménager loin d’Oxford avec leur mère Sheela, écrivaine pour enfants, dans une vieille maison au bord de la mer, qui, si l’on tend bien l’oreille, semble animée d’une vie propre. Le sommeil y est impossible et les rêves sans fin. L’atmosphère devient brumeuse et étouffante pour Juillet. Tandis que les deux adolescentes font leurs premiers pas dans le monde du désir et de la sexualité, un vent de violence se lève. »

Deux sœurs. Une cadette vivant dans l’ombre de son ainée, imposante par sa personnalité et son amour qu’elle distille avec rage et haine mélangée. Deux sœurs en autarcie, se défiant des autres. Vivant à travers l’autre. Vivant aux travers des romans de leur mère qui a romancé leurs vies dans ses romans pour enfants. Des parents absents. Un père décédé. Une mère sédatée. Une fuite, une exode dans cette maison isolée au bord de mer, habitée des souvenirs des défunts qui reprennent vie en ces quatre murs. Une adolescence et sa perte de l’innocence. Une adolescente et sa perte de repère, sa perte d’elle-même. On navigue entre songes et réalité, entre cauchemars enfouis et rêve éveillé.

Avec Sœurs, Daisy Johnson signe un roman puissant sur la relation fusionnelle de deux sœurs, à l’orée de leur vie d’adulte. Puissant et noir à souhait. Une lecture comme je les aime tant.

Bonne lecture à vous !

Sœurs de Daisy Johnson est disponible aux éditions Stock

Les jours brûlants – Laurence Peyrin

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« – Est ce que je suis envahissante ? Terriblement quand tu n’es pas là. » Cet extrait du Clair de Femme de Romain Gary comme incipit, d’un romantisme exacerbé, ouvre magnifiquement le roman à suivre. Après tout, n’est ce pas dans l’absence que nous prenons réellement compte de la valeur de ce que nous aimons.

Partir sans se retourner. Laisser sa vie derrière soi et essayer de ne rien regretter. Image dramatique au possible à laquelle on associe l’homme descendu acheter des cigarettes et qui ne remontera jamais. Mais y associe-t-on une femme ? Moi, jamais. Peut être parce que je ne conçois pas cela comme un geste de bravoure, mais de lâcheté sans nom. Dans certains cas pourtant, la lâcheté n’est pas en cause. Quand tout plaquer est signe de nécessité, de survie. Ce n’est pas infliger de la douleurs aux aimés que l’on cherche, mais la rédemption.

Partir sans se retourner. Se retourner voudrait dire vaciller. Se fuir soi même. Tout du moins cette personne que l’on devient, que l’on est devenue mais qui ne nous convient pas. En laquelle on ne se reconnait pas. Qui nous effraie, nous et notre entourage.

Partir sans se retourner. Par amour et par sacrifice. Par besoin impérieux, tel est le choix de Joanne, l’héroïne de Nos jours brûlants, de Laurence Peyrin. « À 37 ans, Joanne mène une vie sereine à Modesto, jolie ville de Californie, en cette fin des années 1970. Elle a deux enfants, un mari attentionné, et veille sur eux avec affection. Et puis… alors qu’elle rentre de la bibliothèque, Joanne est agressée. Un homme surgit, la fait tomber, l’insulte, la frappe pour lui voler son sac. Joanne s’en tire avec des contusions, mais à l’intérieur d’elle-même, tout a volé en éclats. Elle n’arrive pas à reprendre le cours de sa vie. Son mari, ses enfants, ne la reconnaissent plus. Du fond de son désarroi, Joanne comprend qu’elle leur fait peur. Alors elle s’en va. Laissant tout derrière elle, elle monte dans sa Ford Pinto beige et prend la Golden State Highway. Direction Las Vegas. C’est là, dans la Cité du Péché, qu’une main va se tendre vers elle. Et lui offrir un refuge inattendu. Cela suffira-t-il à lui redonner le goût de l’innocence heureuse ? »

La vie de Joanne Linaker pourrait être la définition du rêve américain des années 1970. Housewife heureuse et épanouie dans un foyer aimant où rien ne manque. Un équilibre parfait que rien ne pourrait entacher. Malheureusement non. Il aura suffit d’un junkie en manque pour que sa vie bascule. Que ses certitudes volent en éclat. Que sa vie parfaitement huilé perde son sens et que tout déraille.

L’innocence s’est à jamais envolée. La retrouver peut être pas. Mais affronter ses pires affres et ceux des autres dans une ville qui ne dort jamais paraît être une bonne option. Un road trip d’abord. Un refuge ensuite, dans une famille de fortune au sein d’un club de strip-tease. Un chemin initiatique personnel pour panser des plaies plus profondes qu’il n’y paraissait.

Avec Les jours brulants, Laurence Peyrin nous livre un roman sublime, un road trip initiatique qui nous fait écho. Il me tarde de lire plus de romans de cette auteure.

Bonne lecture à vous !

Les jours brûlants, Laurence Peyrin est disponible aux éditions pocket