Fruit défendu

2021, Rentree Litteraire

Serpent : (nom masculin) Reptile à corps cylindrique très allongé, dépourvu de membres apparents. Caractérise également une chose dangereuse, une idée néfaste. N’est ce pas par la vilénie du serpent que le jardin d’Eden a été souillé. Par cette idée même qui germe, qui nous pousse à faire des actions que l’on sait dangereuses, interdites. Des actions qui par la force des choses n’ont jamais été aussi tentantes.

Les Bordes, Aurelie Jeannin

L’enfance. C’est âge d’or de l’innocence, où de petites personnes ne voient le monde qu’avec bonté et bienveillance, curieux de tout ce qui les entoure. Ouvrant de grands yeux béats devant toutes ces nouveautés qui peuplent leur journée. Ne voyant bien évidemment ni le mal ni le danger. L’enfance, c’est âge de la fragilité exacerbée.

La maternité. Etat de grâce et de béatitude, qui nous fait devenir mère avant d’être une femme. Qui nous fait revoir nos priorités. Devenir le seul réconfort de notre nouvelle raison de vivre. En théorie. La pratique est bien évidemment moins rose, emmenant avec elle son lot d’incertitudes, de peurs – rationnelles ou non ( je tiens à préciser que la peur des escargots est une phobie réelle) – de fatigue et de frustrations. Malgré, voire peut être, à cause de cet amour inconditionnel qui nous anime. Cet instinct primal qui nous guide.

C’est en mère en proie à ces mille tourments, sous pression et au bord de la rupture que Brune rejoint son enfer personnel aux Bordes, au sein de cette famille que sont les Bordes. « Les Bordes, c’est un lieu et c’est une famille. En l’occurrence, sa  belle-famille qui ne l’aime pas. Elle, Brune, le bouclier. Mère responsable,  tenant solidement sur ses deux jambes, un œil toujours fixé sur  le rétroviseur ou l’entrebâillement de la porte, qui guette, anticipe,  tente de maîtriser les risques. Ce week-end, comme chaque année en juin, elle prend la route  avec ses deux enfants pour rejoindre Les Bordes et honorer un rituel  familial. Pour celle qui craint chaque seconde l’accident domestique, Les  Bordes ressemblent à l’enfer. Trop de jeux extérieurs, trop de recoins,  de folles libertés. Trop de silence et de méchancetés à peine contenues. Trop de souvenirs. Aux Bordes, Brune saura-t-elle esquiver le pire ? Est-il possible pour  une mère de protéger ses enfants ? »

L’action se déroule sur une journée, égrainée en de longues heures poisseuses et ternes. Le temps s’étirant infiniment, comme pour donner plus de places aux monstres, cachés sous le tapis, qu’on a tant bien que mal tenté d’enfouir. Guettant le moment propice pour surgir. On sait d’avance qu’un drame se joue sur cette journée dilatée. Même si la teneur nous échappe.

Un drame qui fut. Un drame qui point. L’innocence volée d’enfants, liés par la mort et la terre. Liée par cette violence sourde qui nous entoure et dont on ne peut réellement être protégé. Se protéger. La douleur que d’être parent quand on a été incapable de protéger un enfant, de protéger son enfant. L’horreur de la vie dévoilée aux yeux d’un enfant, subitement. Qui le modèlera à tout jamais. La répétition d’un morbide engrenage, au même lieu, avec les mêmes protagonistes.

Les Bordes d’Aurélie Jeannin est un roman percutant, violent mais vrai, quant au rapport de la mère à ses enfants. Quant à l’impuissance dont nous faisons preuve face à cette vie facilement friable. Quant aux traces indélébiles que les drames laissent en nous. Quant à la noirceur dont le monde peut parfois faire preuve. Ames sensibles, s’abstenir.

Belle lecture à vous !

Les Bordes d’Aurélie Jeannin est disponible aux éditions Harper Collins – Traversée