Rebus

2019, Rentree Litteraire

Rébus : (nom masculin) Devinette graphique, suite de dessins, de mots, de chiffres, de lettres évoquant par le son le mot ou la phrase qui est la solution. Mot italien, il revêt toutefois plusieurs sens tel que devinette, ou la définition qui nous intéresse le plus  ici, énigme. Enigme d’une vie, d’un passé cristallisé, d’une plaie qu’on ne laisse pas cautériser et qui nous empêche d’avancer.

Belle Infidèle, Romane Lafore

De Paris, j’aime ses rues longilignes et sinueuses, qui se déploient tel un dédale. On y flâne, on se promène, on se perd dans ses pensées, dans son passé. De Rome, j’aime la vie qui déborde des rues étroites, les accents chantants, la passion qui anime la ville. Je me suis fait la promesse d’explorer ce pays plus avant, étant tombée éperdument amoureuse d’une de ses villes.

Avec Belle Infidèle de Romane Lafore, je me suis trouvée projeter dans le Paris de mes débuts. Celui de mon premier boulot, de mes premières nuits parisiennes (mention spéciale à Georges, rue des cannettes), de mes balbutiements dans cette ville si vaste et en même temps si étroite. Cette lecture m’a submergée de doux souvenirs, peut être déformés par le temps, mais indélébiles malgré tout. A l’instar de Julien. Endeuillé de deux pertes. Celle de sa mère et de sa petite amie. Un décès et une rupture qui laisse des bleus, au cœur et à l’âme. Et qui l’empêchent de jouir de sa vie. « Belles infidèles : traductions libres, fleuries et souvent parcellaires des textes de l’Antiquité, qui privilégient l’élégance finale du français à la fidélité au texte d’origine.
Julien Sauvage est traducteur. Abonné aux guides de voyage et aux livres de cuisine, il rêve en vain d’écrire son propre roman : le récit sublimé d’un chagrin d’amour.Une façon pour lui d’en finir avec Laura, sa belle Franco-Italienne qui lui a piétiné le coeur. Mais contre toute attente, une éditrice parisienne le contacte pour traduire en urgence un roman encensé en Italie : Rebus, l’oeuvre d’un brillant trentenaire, Agostino Leonelli. Alors qu’il progresse dans la traduction, Julien retrouve la terre rouge des Pouilles, les figuiers de Barbarie, les jardins riches en plantes grasses avec la mer à l’horizon. Il plonge dans les années de plomb, que son vieux mentor Salvatore, libraire exilé à Paris, rechigne à évoquer. Il revoit Laura, sa lumière, son ventre constellé de grains de beauté. Il embrasse à nouveau la souplesse et les caprices de la langue italienne… Jusqu’à ce que le doute l’étreigne : l’histoire dont s’inspire Rebus pourrait-elle être aussi la sienne ? »

Julien vit avec le fantôme de sa relation avec Laura. Il l’a cristallisée, idéalisée. Trois ans que le spectre de sa relation passée vient le hanter. Dans sa vie. D’homme, de romancier. Lui qui s’était promis ne plus traduire les autres tant qu’il n’aurait pas révélé sa plume. Mais il accepte pourtant, jusqu’à que sa lecture originale se transpose à ses souvenirs. Jusqu’à ce que la traduction impacte sa vie. Jusqu’à la prise de conscience que l’histoire  traduite, normalement romance fictionnelle, est intimement lié à son ex spectrale. Qui n’a jamais été aussi présente que depuis qu’elle brille par son absence.

Nous assistons à différente strate de la mise en abyme. De la vie vie d’écrivain. De la perspective d’un premier roman. D’une vie volée, vécue en parallèle. De l’urgence. L’urgence de savoir, l’urgence de comprendre. De dénouer ce Rebus, cette énigme, qui apporte un éclairage nouveau sur les interrogations d’une vie fanée. Rien de plus ironique que de découvrir les clés de son malheur, écris par un autre, pour pouvoir toucher des doigts un bonheur en suspens depuis trop longtemps.  Le tout saupoudré d’accents chantant méditerranéens, de sentences italiennes, qui viennent colorer cette histoire d’une teinte soyeuse et joyeuse.

Même s’il traverse une sacré turbulence, une sorte de passage à l’âge adulte chaotique, Julien reste solaire malgré tout. Il avance tant bien que mal, grandit et murit. Et lâche prise, une fois l’énigme de sa vie résolue.

J’ai eu un véritable coup de cœur pour la Belle Infidèle de Romane Lafore, premier roman plein de promesse, qui m’a emmené enquêter sur fond de Dolce Vita. Foncez, vous ne serez pas déçus.

Belle lecture à vous !

Belle Infidèle de Romane Lafore est disponible aux éditions Stock Arpège

Fluctuat nec mergitur

2019, Rentree Litteraire

Traumatisme : (nom masculin) Choc émotionnel très violent. Il redessine les contour de notre personnalité ou la façonne entièrement. On peut essayer de passer outre, comme n’avoir la force que de le subir. Chacun est seul face à lui même, avec des réactions pour le moins imprévisibles.

Une fille sans histoire, Constance Rivière

Traumatisée. C’est ainsi que je pourrais me définir au lendemain des attentats du 13 Novembre. Comme chacun des français. Cette soirée restera à jamais gravée dans ma mémoire, même si épargnée dans un sens. Il m’a longtemps été difficile de sortir de chez moi sans criantes, de prendre les transports sans inquiétudes. L’impression de vivre en apnée permanente. D’être dépossédée des possibles qu’offrent la vie. Par la peur de vivre tout simplement.
Puis le temps fit son œuvre et pansa comme il pût les maux de l’âme. Mais je crois que mon subconscient n’a rien oublié. C’est seulement lors de mes premières pages de lecture que je compris sur quels faits l’intrigue était basée. Et ce n’est pas faute d’avoir lu, enfin d’avoir cru lire, le quatrième de couverture de prime abord. A sa relecture, je découvrais un tout autre roman qui s’offrait à moi. Le déni a eu la part belle quelques instants.
C’est un exercice délicat auquel s’est livré Constance Rivière avec Une Fille sans Histoire. Elle se livre à l’examen clinique d’une imposture, celle d’une femme, Adèle, qui ne vit qu’à travers la douleur d’autrui. Qui puise sa substance dans ces vies qui ne lui appartiennent pas. «  13 novembre 2015. Comme tous les soirs, Adèle est assise seule chez elle, inventant les vies qui se déroulent derrière les fenêtres fermées, de l’autre côté de la cour. Quand soudain, en cette nuit de presqu’hiver, elle entend des cris et des sirènes qui montent de la rue, envahissant son salon, cognant contre ses murs. La peur la saisit, elle ne sait plus où elle est, peu à peu elle dérive. Au petit matin apparaît à la télévision l’image de Matteo, un étudiant porté disparu, un visage qu’elle aimait observer dans le bar où elle travaillait. Sans y avoir réfléchi, elle décide de partir à sa recherche, elle devient sa petite amie. Dans le chaos des survivants, Adèle invente une histoire qu’elle enrichira au fil des jours, jouant le personnage qu’on attend d’elle. Les autres la regardent, frappés par son étrangeté, mais ils ne peuvent pas imaginer qu’on veuille usurper la pire des douleurs. »
Adèle donc. Adèle, qui n’est personne dans sa vie. Marianne de naissance, Adèle de substitution. Et ce, depuis son enfance. Remplaçante d’une sœur morte née évoquée brièvement. Une vie seule avec son père qui lui comptait des histoires, en lieu de lui faire faire vivre une vie. Sa vie. Adèle qui ne vit qu’à travers les projections qu’elle se fait des autres, et des sentiments, des attentions qui peuvent les animer. Un drame lui fera franchir le pas de vivre cette vie fantasmée. Le décès d’un jeune homme qu’elle ne connaissait qu’à peine. Les liens factices tissés a posteriori. La peine, la détresse, la colère, volées illégitimement à ceux qui en souffraient vraiment. La douleur des autres comme moteur et faire valoir. De la transparence à la postérité, par l’illégitimité.
La narration est intéressante, en ce qu’elle intercale des témoignages à la première personne, en subjectif, de qui est Adèle. A un point de vue omniscient, cristallisé sur la perception de cette dernière.Une mise en abîme d’une descente en enfer. Individuelle, mais surtout collective.
Quand j’ai réalisé le sujet d’Une Fille sans Histoire j’ai failli arrêté ma lecture. Mais ma curiosité l’a emportée. J’ai découvert une plume pudique et harmonieuse, celle de Constance Rivière, qui a su couvrir un sujet sensible et traumatique.
Bonne lecture à vous ! 

Une fille sans histoire de Constance Rivière est disponible aux éditions Stock

Désirs brûlants

Non classé

Désir : (nom masculin) Élan physique conscient qui pousse quelqu’un à l’acte ou au plaisir sexuel. Ce qui la fout un peu mal quand l’objet des affres d’un jeune marié n’est guère sa jeune épouse. Je suis un tantinet conservatrice quant aux valeurs matriarcales.

Cap May, Chip Cheek

Depuis ma tendre enfance, j’ai eu la chance de vivre au bord de la mer et de passer, de surcroît, mes vacances les pieds dans l’eau. Même si cette dernière est souvent trop froide pour que j’y glisse plus que mes arpions. Devenue adulte, je lui ai préféré pour je ne sais quelle obscure raison la pollution parisienne. Mais à mes yeux la mer sera toujours synonyme de vacances, de calme et de plaisirs simples.

Cap May s’est donc imposé assez naturellement comme ma lecture de début de vacances pour plusieurs raisons. Sa couverture déjà. Du sable et des pieds vernis sous une jupe au vent. Un appel à la paresse. Son titre ensuite. Un lieu, porteur de promesses et de mystères. Et sa légende enfin. Le premier roman de Chip Cheek, que je croyais femme jusqu’à ce que Google me corrige, avait tout pour me plaire : Septembre 1957. Henry et Effie passent leur lune de miel à Cape May, dans le New Jersey. Hors saison, la petite station balnéaire n’offre guère de distractions – si ce n’est la découverte du plaisir –, et le jeune couple ne tarde pas à s’ennuyer. Leur rencontre avec un groupe de New-Yorkais riches et délurés va leur ouvrir les portes d’un monde insoupçonné. Cape May devient alors leur terrain de jeu : ils s’invitent dans des maisons vides, font de la voile, se saoulent au gin et marchent nus sous les étoiles… jusqu’à cette nuit où tout bascule.

Cap May donc. Station balnéaire en arrière saison où un heureux jeune couple de mariés décident d’élire résidence le temps de leur lune de miel. Quinze jours pour faire connaissance, spirituellement et bibliquement, pour apprendre à vivre ensemble cet amour nouvellement éclôt. Nous voyons se confrontez rapidement deux mondes, celui chaste et conservateur des travailleurs de petites ville à celui des héritiers paresseux des grandes richesses new-yorkaises. Alors que tous les opposent normalement vont se lier des amitiés inespérées, voire désespérées.

L’oisiveté comme activité principale, arrosée allègrement de gin et autres tonic pour faire passer le temps. Ajouter à cela un soupçon d’interdit, des grandes maisons vides de propriétaires mais non d’histoires. Réelles et fantasmeées. Des enfants gâtés s’ennuyant et se jouant des autres pour se distraire. Des corps dénudés suggérés à tous,  des désirs non assouvis pour cause de non dits. Le poids certain du jugement de soi. La différence ténue entre désir et sentiments, entre raison et volonté de tout envoyer paître.  Le passage délicat de l’âge adulte, de quelques semaines de bonheur éphémère pour des vies gâchées sur le long terme.

De ressemblance avec Gatsby, je n’ai pour ma part vu que de rutilantes autos, la superficialité des mœurs et le paraître poussé à son paroxysme. La perte de repère d’un jeune bien sous tout rapport qui se fait happer par un monde qu’il ne maîtrise pas, qui n’est clairement pas fait pour lui, réveillant en son sein les pires turpitudes et monstres d’excès. Cap May de Chip Cheek est un plaisant roman sur une jeunesse dorée décadente qui se joue de tout et surtout des autres. Surtout des sentiments des autres dont ils en sont incapables. 

Belle lecture estivale à vous 🎈

Cap May de Chip Cheek est disponible aux éditions Stock