Les cercles de l’Enfer

Thriller

Ésotérique : (adjectif) Obscur, incompréhensible pour qui n’appartient pas au petit groupe des initiés. Quand votre plus fidèle allier est un médecin de peste et que votre pire cauchemar devient un valet de pied. Les cercles des enfers se muent en jour et en personnalité et n’ont jamais aussi bien portés leur nom.

Les sept mort d'Evelyn Hardcastle, Stuart Torton

L’enfer c’est les autres a écrit Sartre. La première fois que je l’ai lue, cette phrase m’a semblé d’un nihilisme infini. J’étais au lycée, à l’internat qui plus est. Les autres c’était ma famille de galère, mes amis pour la vie, avec qui je partageais mes repas, mes fous rires, mes cafés, mes chagrins, mes Haribo et mon avenir rêvé.

L’enfer c’est les autres à écrit Sartre. Cette phrase a fait écho plus tard, dans un Paris bouillonnant de monde et d’idées, de sorties et bars bondés, de rencontres fortuites et factices, de petits pépins et de grosse galères, de tapes dans le dos et de dos tournés.

L’enfer c’est les autres a écrit Sartre. L’enfer c’est aussi et surtout soi même. Qui l’on est, qui l’on aspire à être, qui l’on réussit à singer et qui ne serons jamais. L’enfer c’est de se perdre, cette personnalité qui nous définit. L’enfer c’est d’endosser les personnalités dissonantes et détestables des uns et des autres au point d’en perdre la raison. Bienvenue dans les cercles des enfers toutes personnelles d’Aiden Bishop, et de son jour sans fin, en boucle à l’infini. Un mystère épais à élucider sous forme de partie de Cluedo ésotérique, c’est là la substantifique moelle des Sept morts d’Evelyn Hardcastle, de Suart Turton.

« Ce soir à 11 heures, Evelyn Hardcastle va être assassinée.
Qui, dans cette luxueuse demeure anglaise, a intérêt à la tuer ?
Aiden Bishop a quelques heures pour trouver l’identité de l’assassin et empêcher le meurtre.
Tant qu’il n’est pas parvenu à ses fins, il est condamné à revivre sans cesse la même journée.
Celle de la mort d’Evelyn Hardcastle. »

Le principe des hôtes reprend les côtes de Mondoworld – et plus récemment Westworld – film et série à la structure futuriste et alarmiste qui m’ont beaucoup plu. La vision de l’Homme qui se plait en Dieu et de ce Dieu inexistant malgré ce jardin d’Eden espéré. Ainsi Aiden est transbahuté d’un corps à un autre, d’une âme à une autre, sans savoir qui il est réellement, sans plus se définir que par les qualités et les défauts de ceux qu’ils habitent. Et qu’ils côtoient. Ses personnalités diverses et éparses se rencontrant, se mélangeant, se toisant, se jugeant, s’appréciant. Devenant un loup pour lui même au point de se craindre et ne plus respecter son jugement propre.

Le terrain de jeu est un personnage central. Le domaine de BlackBeath, dont il est impossible de sortir. Une demeure qui a perdu de sa superbe et dont les hôtes suivent le même chemin. Une déchéance programmée, embrumée dans les vapeurs d’alcool et de Laudanum, embourbée dans le poids des secrets et d’une vérité toute relative.

La dualité des personnalités. Ce que nos actes disent de nous, ce que nous disons quant à nos actes. Les jeux de faux semblants, la chasse à l’homme mise en abime, une course effrénée pour échapper à la main funeste de l’injustice.

Chaque personnage a un rôle clé à jouer. Chaque scène revêt son importance par la multiplicité des points de vue. Chaque énigme ouverte trouve une réponse adéquate. La fin m’a plu. Elle est savamment distillée par bribes dès les premières pages.

Coup de maître que les Sept morts d’Evelyn Hardcastle. Coup de cœur pour ce premier roman de Stuart Turton.

Bonne lecture à vous !

Les sept mort d’Evelyn Hardcastle de Stuart Turton est disponible aux Editions 10/18

Le sang et le feu

Thriller

Fanatisme : (nom masculin) Dévouement absolu et exclusif à une cause qui pousse à l’intolérance religieuse ou politique et conduit à des actes de violence. Dans certain cas, ce dévouement vous pousse à vous retrancher du monde contemporain, pour créer le votre, propre à vos convictions et imperméables au monde qui peut l’entourer. Et ce en toute innocence et bien pensance. Jusqu’à preuve du contraire.

Le jour des cendres, Jean-Christophe Grangé

A mon sens, les auteurs de thrillers pourraient être de parfaits psychopathes. Cette théorie m’est très personnelle. Cette noirceur décrite sur papier blanc est tellement sombre parfois, qu’elle prête à faire peur. Malgré tout c’est un genre que j’affectionne, que ce soit en littérature ou au cinéma. Le lecteur n’est pas qu’un simple spectateur mais devient acteur par sa réflexion ou les pistes qu’il échafaude. Rien de plus grisant que de mener une enquête, qui peur parfois ébranler nos perceptions et émotions. C’est ce qui me plait le plus dans ce type de lecture, de jouer à Sherlock Holmes, et me poser mille questions, avec comme but ultime de trouver la fin dès le début.

J’ai découvert il y a quelques années déjà Jean-Christophe Grangé grâce à ma lecture des Rivières Pourpres, que j’avais beaucoup aimé. Il m’a d’ailleurs fallu quelques temps avant de regarder l’adaptation, décevante à mes yeux aux vues de l’épaisseur du roman. Comme bien souvent les adaptations ou alors c’est que je suis très exigeante. De Grangé j’ai ensuite lu toute sa bibliographie, des livres parus avant aux livres à paraître au fils des ans, que je m’empressais d’acheter dès leur sortie. Et ce jusque Kaïken. Et puis, je l’ai laissé de côté. Par lassitude peut être. J’arrivais à saturation du genre. J’ai découvert d’autres auteurs, je lisais moins de thrillers. Mais la curiosité s’est faite plus forte que le reste. Le jour des cendres marque nos retrouvailles.

« Dans un monde de pure innocence, quel peut être le mobile d’un tueur ? Dans une communauté sans péché, comment le sang peut-il couler ? À moins qu’à l’inverse… Le coupable soit le seul innocent de la communauté. »

Des retrouvailles avec l’auteur, mais pas seulement. Celles avec le commandant Niemans, qui menait la danse dans Les Rivières Pourpres. L’Alsace et ses vignes comme lieu du crime. Une communauté de religieux coupés du monde comme cible. Des écorchés vifs qui viennent chercher refuge dans ces vendanges tardives. Une bulle hors du temps, hors du monde. Une bulle qui se craquelle avec les meurtres de certains de ses membres. La rudesse de la police aux gros sabots confrontée à la délicatesse du silence d’une communauté à la pureté de façade.

Une enquête au cordeau dans le froid de l’hiver alsacien, où la nuit et le froid prédominent et apportent une atmosphère particulière, sans lumière, sans espoir. Du nihilisme à l’état pur. L’ingrédient (pas si) secret de l’auteur. Les pages s’enchaînent à une vitesse vertigineuse, laissant poindre une certaine amertume de la part du lecteur. Le sang coulent et les cendres pleuvent. Quelle est cette bête dont la venue est tant crainte ? Chimère ou réalité ?

Bien qu’il m’ait été plaisant de retrouver l’esprit noir de Jean-Christophe Grangé, la déception l’emporte malgré tout sur le reste. La vision du monde apportée est trop manichéenne à mon goût, sans grandes nuances et avec force cliché. L’intrigue se déroule lentement, mais ne prend pas en épaisseur. Sa linéarité nous apporte un dénouement rapide et dénué de suspens, qui m’a laissée perplexe.

Mes images d’épinal avaient laissé en moi un souvenir d’excellence. Comme à l’accoutumé dans ces cas là, le présent fait souvent pâle figure.

Bonne lecture à vous !

Le jour des cendres de Jean-Christophe Grangé est disponible aux Editions Albin Michel

L’écrivain

Thriller

Ecrivain : (nom masculin) personne qui écrit, compose des ouvrages littéraires. J’ai toujours cette image de l’homme derrière sa machine à écrire, clope au bec, en bras de chemise, Borsalino non nonchalamment posé sur le côté de la tête, cendrier plein devant lui. Pour parachever cette description, il manque la clé du décor, une pièce dénuée de superflue, dont les stores ne laissent passer que quelques raies de soleil. Je me plais à croire à cette image que je sais fausse, car elle me subjugue en un sens.

L’énigme de la chambre 622, Joël Dicker

Ce que j’aime avant tout dans un roman, c’est l’atmosphère qui s’y échappe. Les lieux qui se dessinent sous nos yeux et dans lesquels nous allons évoluer au fil des pages, des rencontres, de l’intrigue en somme. J’aime ce moment où je me sens présente en ces lieux factices. J’aime quand à regret je dois quitter les personnages que ces derniers restent dans mes pensées, et font ainsi partis durant quelques jours de ma vie. J’aime être imprégnée de l’intrigue au point d’y penser au moment du coucher, pour reprendre le fil de mes songes au lever.

Les romans de Joël Dicker répondent parfaitement à mes yeux à cette définition du roman. Et l’Enigme de la chambre 622 ne fait pas exception à la règle. L’espace de quelques jours je quittais Nantes pour la Suisse, oscillant entre Genève et Verbier, ayant en tête cette énigme non résolue, dont je brûlais d’avoir le fin mot.

« Une nuit de décembre, un meurtre a lieu au Palace de Verbier, dans les Alpes suisses. L’enquête de police n’aboutira jamais.
Des années plus tard, au début de l’été 2018, lorsqu’un écrivain se rend dans ce même hôtel pour y passer des vacances, il est loin d’imaginer qu’il va se retrouver plongé dans cette affaire.
Que s’est-il passé dans la chambre 622 du Palace de Verbier? »

Avant toute chose, sachez que les lignes qui vont suivre sont écrites en toutes partialité. Depuis que j’ai dévoré La Vérité sur l’Affaire Harry Québert il y a quelques années, je suis tombée en pâmoison devant le talent de conteur de son auteur. Je me laisse emporter par l’intrigue qu’il distille savamment, au gré d’indices et de faux semblants, pour un final ô combien épatant.

A cette lecture, j’ai assisté à un renouveau. Le narrateur est l’auteur. Tout du moins une projection de qui il pourrait être. La mise en abîme de l’écrivain est total et bien vue. L’écrivain. C’est par ce mot que ce qualifie Joel Dicker, comme s’il n’était voué à vivre qu’à travers ses romans et non pour lui-même. Il ne sème de son intimité que peu de choses somme toute, si ce n’est sa relation à Bernard de Fallois, à qui il vouait une amitié et une admiration sans bornes. Son éditeur, son ami, son mentor. A qui il dédie ce livre et qu’il ne cesse de remercier au fil des pages. On ne peut faire plus bel hommage publique.

A travers ses pérégrinations d’écrivain en quête d’inspiration, le narrateur se retrouve à devoir résoudre un meurtre vieux de quinze ans. Nous évoluons entre plusieurs temporalité, qui nous permettent de découvrir les personnages à divers époques de leur vie. Qui ils étaient. Ce qu’ils sont devenus. Si dès les premières pages nous savons que meurtre il y a eu, nous ne savons pas qui. Et c’est un des éléments clés qui m’a tenu en haleine, me faisant échafauder les stratagèmes les plus farfelus. Comme à l’accoutumé, avec Joel Dicker, j’étais loin de la vérité. Le roman est construit tel un puzzle, dont chaque pièce est d’importance capitale.

L’énigme de la chambre 622 m’a offert un joli moment de lecture, une évasion sur les terres helvètes. Joel Dicker n’a pas son pareil pour noué une intrigue alambiquée et nous permettre de tirer la pelote sans faire aucun nœud. Toutes les interrogations trouvent ainsi des réponses. La dernière page est refermée avec plaisir. Celui non dissimulé de retrouver une nouvelle énigme à résoudre d’ici quelques années.

Belle lecture à vous !

L’énigme de la chambre 622 de Joel Dicker est disponible aux Editions de Fallois