La cité des anges déchus

2020, Rentree Litteraire, Thriller

Rousse : (nom masculin) dont les cheveux sont roux. Longtemps, cette chevelure a été associée au feu, au diable. Au moyen âge on y voyait un maléfice et le bûcher était souvent de mise. Brune opaline, c’est la couleur que j’aurais souhaité avoir et que je m’évertue à porter de temps à autres.

Taches Rousses, Morgane Montoriol

Les États-Unis d’Amérique ont deux visages. Celui policé et glamour, que se prêtent à nous vendre les séries ou autres médias. Celui des grandes villes, qui sont l’apanage de la réussite. Mais également celui de la ruralité, de ses populations pauvres et mis au ban de la société. C’est ainsi qu’Hollywood se révèle être le parfait paradis artificiel des midinettes en mal de reconnaissance et des jeunes premiers timorés. La vie rêvée dans la citée des anges. Des anges déchues pour la grande majorité.

C’est ainsi que Beck a fui un foyer violent et amputée de moitié, pour une autre vie côte Ouest. Elle a fui pour faire vivre sa sœur disparue à travers un rêve. Celui de briller en tant qu’artiste. En tant qu’actrice. Et pour ce faire, vivre en abime cette vie d’actrice. Elle devient au quotidien au fantasme qui aurait du être. Qui aurait pu être. « Leah Westbrook a disparu un après-midi de septembre, dans une petite ville de l’Oklahoma. Elle avait quatorze ans. Son corps n’a jamais été retrouvé. Depuis, sa sœur, Beck, a quitté la ville pour s’installer à Los Angeles. Elle vit par procuration le rêve de Leah, en tentant une carrière de comédienne. Sans aucun entrain. Contrairement à sa sœur, dont la peau était parfaitement unie, le visage de Beck est couvert de taches de rousseur. Des taches qu’elle abhorre et qui lui rappellent l’extrême violence de son père. Bientôt, des corps atrocement mutilés sont retrouvés dans le quartier d’Hollywood où elle a vécu. L’oeuvre d’un tueur en série que la police peine à attraper. Peut-être cet homme aux yeux terribles, qui suit Beck partout… »

Mais cette ambivalence a un prix. Celui de se perdre soi-meme. La volonté tenace d’arracher chaque parcelle de ce qui la fait. A commencer par ses taches de rousseurs, qu’elle cache tant bien que mal. La moiteur ambiante l’en empêchant. La chaleur ambiante l’écrasant de son poids. Un regard noir et dépourvu d’âme la traquant.

Le rôle essentiel de l’art. L’horreur comme muse, comme source d’inspiration. L’âme du mal comme moteur créatif. Le diable est dans les détails paraît il. L’art comme moteur d’un duo dysfonctionnel. Duo malgré lui, lié dans un moment.

Morgane Montoriol nous emmène dans un environnement clinquant et luxueux au cœur du monde artistique. Elle en retire le vernis couche après couche dans son écriture nerveuse et concise. Le noir passé suintant entre chacune des actions, des pensés des protagonistes.

J’ai vécu ma lecture de Taches rousses comme un huis clos, sur deux temporalités intimement liés. Une intrigue savamment distillée, qui ne demande qu’à être dénouée. Bien que j’ai trouvé la fin assez rapidement, j’ai été happée par la plume incisive de Morgane Montoriol.

Belle lecture à vous !

Taches Rousses de Morgane Montoriol est disponible aux Editions Albin Michel

Les enfants du désastre

Thriller

Gueule Cassée : ( locution) le nom donné aux combattants de la Première Guerre mondiale qui avaient été blessés au visage, qui avaient subi de graves traumatismes au visage ; le terme implique souvent une défiguration définitive. Qu’en est il des traumatismes de l’âme ? Et du manque de reconnaissance de ses paires ?

Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre

Le point de départ de cette histoire qui nous est contée est la Grande Guerre. Tout du moins l’une de ces dernières batailles, théâtre de la rencontre de trois hommes. Dont le destin sera à partir de cet instant fugace, inextricablement lié. Albert Maillard. Edouard Pericourt. Henri d’Aulnay Pradelle. Trois hommes que tout oppose. Mon premier, à la vie simple, comptable de son état et fiancé. Mon second, fils trublion d’une grande famille française, aux nombreuses connexions. Mon dernier, « fin de race » d’une lignée déchue en voie d’extinction.

Leurs destins croisés. La chance qui tourne. La mort touchée de prêt. Le traumatisme d’apres Guerre. L’histoire d’un pays en reconstruction en toile de fond, qui révèle les bas instincts des Hommes. Le manque des reconnaissance des Poilus de retour du front, qu’ils soient vivants ou morts. La culpabilité comme inconscient collectif. L’argent comme nerf d’après guerre.

Devenir riche. Au point de perdre son âme, si tant est qu’elle est jamais existé. Etre une bonne âme, et aider son prochain, en s’oubliant soi même. Par culpabilité, pat dévouement, par peur.

La survie comme enjeu majeur, dans un monde en mutation, où l’homme est son propre loup. « Ils ont miraculeusement survécu au carnage de la Grande Guerre, aux horreurs des tranchées. Albert, un employé modeste qui a tout perdu, et Edouard, un artiste flamboyant devenu une « gueule cassée », comprennent vite pourtant que leur pays ne veut plus d’eux. Désarmés, condamnés à l’exclusion, mais refusant de céder au découragement et à l’amertume, les deux hommes que le destin a réunis imaginent alors une escroquerie d’une audace inouïe…« 

Un nom commun à tous ces destiné croisés. Pericourt. Nom honni, et abandonné. Nom voulu par avidité. Nom respecté par déférence. Un nom comme point central des différentes intrigues, malhonnêtes et amoral.

Le recueillement des familles comme fil d’ariane. Qu’il soit au niveau individuel ou national. La volonté de soulager sa culpabilité pour certain dans l’editions de monuments plus fastueux. Un projet pour honorer la mémoire d’un fils disparu, mal aimé de son vivant. Le dit fils au mille masques, un artiste libre mué en faussaire de génie.

Quand des hommes de pouvoir à la moral à géométrie variable affrontent ceux qui ont perdu la leur au prix de leur survie, cela donne Les enfants du désastre. Et c’est avec un talent de conteur hors pair que Pierre Lemaitre nous entraîne dans cette fresque de l’entre deux guerre, qui débute avec au revoir la haut. 

Belle lecture à vous !

Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre est disponible aux Editions Le Livre de Poche, tout comme le second volet, Couleurs de l’incendie. Miroir de nos peines, la suite et fin de cette trilogie est disponible aux éditions Albin Michel

Tant que vivra le Jazz

Thriller

Mascarade : (nom féminin) mise en scène trompeuse. Ce terme désigne un simulacre, une comédie. Prenez des pantomimes qui s’affolent autour de leur marionnettiste mafieux,  ajoutez y une pincée de détectives – en herbe pour certain, rompus à l’exercice pour d’autres, et distillez le tout dans le Chicago corrompu des années 1940. Vous voilà servis.

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Il y a longtemps que je n’avais pas subi autant de frustration dans une lecture  qu’avec Mascarade de Ray Celestin. Autant la lecture m’a délectée, autant j’ai manqué de temps, d’occasion pour avancer dans l’intrigue. Me retrouvant ainsi à lire les mêmes passages à deux ou trois reprises. Cela faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé et il me tarde d’être en vacances pour lire à tête reposée. J’ai le projet fou de lire Anna Karenine, sans être embêté par mon Smatphone ou autre sollicitation triviale. Le rosé n’en fait bien évidemment pas partie.

Car je la voulais ardemment cette lecture, tant j’avais avec Carnaval été le témoin d’une belle surprise, tant par la qualité de narration que par l’intrigue en elle même. J’ai vécu dans cette moiteur étouffante et tempétueuse de la Nouvelle Orléans, et n’ai pu m’en défaire tout au long de cette lecture. J’ai souhaité réitéré l’expérience dans la foulée avec Mascarade.

Changement de décor. Chicago. Changement de temporalité. Les années 1940. Changement d’ambiance. La prohibition bat son plein et la ségrégation n’est plus. En théorie. La corruption est le maître mot. Al Capone a à peine la trentaine et a la ville à ses pieds. Pour l’anecdote, j’ai toujours trouvé cela génial qu’un criminel de grande envergure qui avait les politiques dans sa poche tombe pour évasion fiscale.  Avant d’aller plus avant, je vous glisse les quelques lignes du quatrième de couverture : « Du ghetto noir aux riches familles blanches, en passant par la mafia italienne tenue par Al Capone, Chicago vit au rythme du jazz, de la prohibition, et surtout du crime. Alors que des mafieux et des politiques meurent empoisonnés après un dîner, les détectives Michael Talbot et Ida Davis enquêtent sur la disparition, à la veille de leur mariage, d’un couple de fiancés appartenant à la plus riche dynastie de la ville. Au même moment, Jacob Russo, photographe pour la police, se trouve confronté à une scène de crime qui lui en rappelle effroyablement une autre. »

La terreur règne à Chicago. Les ghettos pullulent et la drogue est monnaie courante. Cette partie m’a d’ailleurs étonnée. Je savais que la prohibition avait vu l’émergence de l’alcool de contrebandes, et que sa consommation était illégale, mais je ne savais pas que la drogue prenait un tel poids. Ni que Capone se refusait à la commercialiser. Bien que ces truands de grandes envergures soient des gougnafiers de première, il n’en avait pas moins une certaine élégance. Certes relative, mais élégance quand même. L’auteur pousse le vice jusqu’à donner un visage humain à Capone en parlant de la manière (romancée) dont il a découvert qu’il était atteint de la syphilis. Tâche ardue mais néanmoins réussie.

Dans une atmosphère lourde et électrique, où se mêlent jazz et disparitions mystérieuses, j’ai eu plaisir à retrouver les détectives Ida et Michael, ainsi que Louis Armstrong. Vous pouvez me targuer d’idiote si cela vous chante mais je n’avais pas compris que Lil Lewis était ce grand trompettiste de génie. Je comprends vite, mais il faut m’expliquer longtemps. Ces trois personnages récurrents gagnent en profondeurs et prennent de l’épaisseur. Cela permet de nous rappeler que dix ans ce sont écoulés depuis notre dernière rencontre. Cette phrase révèle à elle seule toute la magie de la littérature. Elle nous permets de vivre mille vies au côté de mille et un personnages antagonistes.

L’apparition d’un nouveau personnage m’a grandement fascinée, Dante le Gentleman. Il porte à son nom seul l’enfer qu’est sa vie. Bien qu’il soit héroïnomane, il est droit et respecte l’honneur, qui faisait la marque des bandits de grande envergures. J’aime d’amour ce genre de protagoniste torturé et nihiliste, qui n’ont plus rien à perdre si ce n’est leur propre vie, qui ne les préoccupe que peu.

La cerise sur le gâteau de ce roman haletant est la postface de l’auteur. Ray Celestin nous explique avoir voulu construire son roman de la même manière que l’enregistrement de « West End Blues ». Le jazz fait littéralement corps avec la plume. L’autre bonne surprise, est de retrouver d’ici peu ses personnages dans le New York des années 50. Nous aurons à faire à une histoire complète, dont chaque partie est narrée dans une décennie, dans une ville et une saison différente. J’aime l’idée, qui me séduit. Et il me tarde d’affronter les frimats de l’automne new-yorkais.

Vous l’aurez compris, si ce n’est déjà fait, courez acheter Mascarade (et Carnaval) de Ray Celestin et mettez les dans votre valise estivale. Coup de cœur et dépaysement garantis.

Bonne lecture à vous !

Mascarade de Ray Celestin est disponible aux éditions 10/18