On ne parle plus d’amour – Stéphane Hoffman

2021, Rentree Litteraire

« L’eau galope quand elle bout, contrairement à l’huile qui est bouillante tranquille » d’après La cuisine de Caroline, de Caroline Haedens. L’on dit de certains enfants facétieux qu’il faut les surveiller comme le lit sur le feu – et dieu si je me rappelle de ma première purée mousseline faite par mes soins et du débordement de lait sur la gazinière -, pourtant, dans le cas de Louise Lemarié, c’est un bouillonnement tranquille et sourd qui coule dans ses veines, dans son être.

On ne parle plus d’amour, Stéphane Hoffman

De part mon lycée, j’ai découvert l’existence des rallyes et d’une certaine caste aristocratique qui ne jurait que par ces événements pour trouver leur prétendants, respectant séant tous les critères à cocher selon Papa Maman. Même si cela inclue des incartades à côté. Même si cela inclut de vivre dans une hypocrisie sociale. J’étais à l’écart de ces quelques spécimens sur liste depuis leur naissance comme prétendants à un mariage dont ils ne voulaient que par formatage.

En faisant la connaissance de Pierre-Armand Foucher et de Louise Lemarié, personnages centraux du roman de Stéphane Hoffmann On ne parle plus d’amour, je suis retournée quelques années en arrière. La caste Brestoise ayant fait place pour cette fiction, à celle vannetaise, qui ne semble pas en reste dans la recherche d’apparat.

Louise pourtant vient troubler ses rigides fiançailles, en faisant l’amour à un autre, Guillaume, dont elle tombe sous le charme quasi immédiatement. Menaçant ainsi de faire vaciller l’équilibre précaire de sa jeune vie, ce dont elle n’a que peu conscience. « Louise et Guillaume ne parlent plus d’amour, ils le font. Pourtant, Louise doit épouser dans quelques mois un homme riche qu’elle méprise, quand Guillaume tente de se relever d’un chagrin où il a cru mourir. Leur passion bouleverse tout dans cette petite villégiature de Bretagne où s’agite une société qui ne croit qu’au champagne, aux régates, aux jardins, aux bains de mer et autres plaisirs de l’été. »

Nous sommes dans la campagne Vannetaise le temps d’un été. Entre Père et Mère Entre terre et mer. Entre régates et affaires notariales. Dans la fulgurance d’une rencontre, de rencontres. Celle de Louise et de Guillaume. Celle d’une génération de parvenues et d’aristocrates au long court. Il ne s’y passe absolument rien, si ce n’est quelques drames familiaux et financiers, dont on se joue, dont on rit. Drames qui sont tout au plus un amusement, une distraction dans la torpeur estivales. La paraître triomphant de l’être au final.

Je retrouve avec On ne parle plus d’amour ce qui m’avait plus dans les Belles Ambitieuses, une langueur et une paresse décrite chez les hommes, qui laissent aux femmes – et ceux bien malgré eux – l’occasion de grandir, de murir, et de prendre l’ascendant tout en finesse. Une lecture plaisante que nous offre Stéphane Hoffmann, qui permet de prolonger de quelques jours les vacances en ce mois de Septembre.

Bonne lecture à vous !

On ne parle plus d’amour de Stéphane Hoffman est disponible aux éditions Albin Michel

Là où nous dansions – Judith Perrignon

2021, Rentree Litteraire

Ruine : (non féminin) Débris d’un édifice ancien ou écroulé. Débris d’une ville qui n’est plus le fantôme de ce qu’elle était. Détroit, habitée d’une âme et d’espoirs, qui se sont éteints peu à peu, pour laisser place à un simulacre de cité où le crime et la mort sévissent en maîtres incontestés.

Là où nous dansions, Judith Perrignon

Détroit. La ville qui a vu naître l’empire automobile d’Henry Ford, et par là même un certain essor économique. Qui a vu le célèbre peintre Rivera offrir une série de fresque sur l’industrie automobile. Qui a vu la première Dame Eleonore Roosevelt promettre envers et contre tous la réabilitaion de certain quartier de la ville, provoquant à la fois l’ire et la liesse, la grandeuer et la décadence de la ville.

Détroit. La ville qui a vu naître le célèbre label de musique Motown – contraction de Motor Town – ainsi que ses chanteurs mythiques qui lui ont permis de vivre, Diana Ross, The Suprems, Steevie Wonder. Ces enfants, ces jeunes issus du Brewster Project et qui faisaient la fierté de leurs ainés, de leur quartier, de leur ville.

Détroit. La ville qui s’est vue abandonner par ceux qui l’encensaient, qui s’est vue sombrer dans le crime et la délinquance, impuissante à se battre, impuissante à survivre face au marasme dans lequel elle a été plongée. Détroit, la ville que nous conte Judith Perrignon dans Là où nous dansions. « Detroit, 2013. Ira, flic d’élite, contemple les ruines du Brewster Douglass Project où s’est déroulée son enfance. Tant d’espoirs et de talents avaient germé entre ces murs qu’on démolit. Tout n’est plus que silence sous un ciel où planent les rapaces. Il y a quelques jours, on y a découvert un corps – un de plus. Pour trouver les coupables, on peut traverser la rue ou remonter le cours de l’Histoire. Quand a débuté le démantèlement de la ville, l’abandon de ses habitants ?« 

Ira nous offre le passé de sa famille, celui de son oncle Archie, de sa mère Géraldine, de sa grand mère Roselle. De ce miroir aux alouettes qu’a été le Brewster Douglass Project, ce quartier sorti de terre dans les années 1930, promesse de jours meilleurs et d’un avenir radieux. Chimère au final que tous ces espoirs portés en vains. Ce quartier qui a vu peu à peu s’installer la pauvreté, les petits larcins et délits, et pour finir, comme irrémédiable et irrévocable le crime. Ira ou les espoirs déchus.

Sarah quant à elle nous offre la ville contemporaine, grevée de gravats et de débris. Jonchés de corps inanimés, anonymes oubliés, non réclamés par leur famille. Sans identité. Sans avenir, mais sans passé également. Sarah ou la résignation macabre.

Judith Perrignon nous offre avec Là où nous dansions une tranche de vie de Détroit, de celles de ses habitants qui l’ont vu péricliter. tomber dans le chaos, dans la banqueroute. Le témoignage des ses voix du passé et du présent – Ira et Sarah – qui luttent pour ne pas perdre pied dans cette jungle urbaine gangrénée de crime, qui luttent pour que la justice puisse toujours exister. Qui luttent pour faire survivre l’espoir.

Belle lecture à vous !

Là où nous dansions de Judith Perrignon est disponible aux éditions Rivages

La fièvre – Sébastien Spitzer

2020, Rentree Litteraire

Epidémie : (nom féminin) Développement et propagation rapide d’une maladie contagieuse, le plus souvent d’origine infectieuse, dans une population. Elle génère son lot de mystères et de peur, les hommes se tournant alors vers cet instinct primal de survie. L’homme redevient vulgairement animal. Imagine-t-on pareille situation dans notre monde contemporain ? Non vraiment, cela ne me parle absolument pas.

La fièvre, Sébastien Spitzer

L’année du bac, nous devions étudier un Roi sans divertissement de Jean Gionio. Afin d’avoir une vue plus exhaustive de son œuvre, nous devions lire d’autres ouvrages de sa plume. Etant dans ma période brun ténébreux – cette période s’est avérée être immuable – je me suis tournée vers Un hussard sur le toit, dont je me repaitrai de la version de Rappeneau par la suite, découvrant par là même la meilleure actrice française à mes yeux, Juliette Binoche. Je me souviens m’être fait la réflexion face à cette épidémie du choléra, d’avoir la chance d’en être loin et de ne jamais avoir à subir ce sort de peur, de décompte des morts, de sentiments d’abandon collectif. C’était il y quinze ans. C’est si loin et en même temps ci prêt. Je ne pensais pas me fourvoyer à ce point.

L’homme ramené à peu de choses face à la nature, c’est un sujet récurrent dans la littérature, notamment les dystopies ou autres œuvre de sciences fiction. Cette toute puissance qui nous anime s’avère parfois veine. La vanité, le pouvoir ne nous protègent en rien.

La semaine dernière, j’ai eu la chance d’écouter une heure durant Sébastien Spitzer parlé de son dernier roman, La Fièvre. Nous étions en face d’un féru d’Histoire, historien même, qui nous a conté la génèse de son roman, basée sur une la réalité de ce que fut l’épidémie de la Fièvre Jaune qui sévit à Memphis au dix-neuvième siècle. Et qui me donnait plus envie encore de poursuivre ma lecture déjà bien entamée. « Memphis, juillet 1878. En pleine rue, pris d’un mal fulgurant, un homme s’écroule et meurt. Il est la première victime d’une étrange maladie, qui va faire des milliers de morts en quelques jours. Anne Cook tient la maison close la plus luxueuse de la ville et l’homme qui vient de mourir sortait de son établissement. Keathing dirige le journal local. Raciste, proche du Ku Klux Klan, il découvre la fièvre qui sème la terreur et le chaos dans Memphis. Raphael T. Brown est un ancien esclave, qui se bat depuis des années pour que ses habitants reconnaissent son statut d’homme libre. Quand les premiers pillards débarquent, c’est lui qui, le premier, va prendre les armes et défendre cette ville qui ne voulait pas de lui. Trois personnages exceptionnels. Trois destins révélés par une même tragédie.« 

C’est la construction du roman que j’ai particulièrement appréciée. Qui n’a pas été sans me rappeler en un sens la mécanique des films de Nolan, basées indéniablement sur trois temporalités, voire spatio-temporalités distinctes. Cette construction sur trois niveaux de narration, trois principaux destins croisés, qui représente à chacun leur manière un pan de la société hétéroclite de Memphis, qui représente une voix et un point de vue bien arrêté. Leurs convictions vont voler en éclat devant l’impuissance latente devant cette fièvre, cette épidémie dont on ne sait que peu de choses. Le sacrifice à titre personnel, pour espérer le salut au titre d’une ville, qui n’en porte plus que le nom. Laissée à l’abandon, jonchée de cadavres et de pillards. Malgré tout l’espoir est présent, bien que tapis dans l’ombre de l’horreur.

Amateurs de faits historiques romancés mais néanmoins documentés, je vous invite à vous plonger avec ferveur dans La Fièvre de Sébastien Spitzer.

Bonne lecture à vous !

La Fièvre de Sébastien Spitzer est disponible aux Editions Albin Michel