Fluctuat nec mergitur

2019, Rentree Litteraire

Traumatisme : (nom masculin) Choc émotionnel très violent. Il redessine les contour de notre personnalité ou la façonne entièrement. On peut essayer de passer outre, comme n’avoir la force que de le subir. Chacun est seul face à lui même, avec des réactions pour le moins imprévisibles.

Une fille sans histoire, Constance Rivière

Traumatisée. C’est ainsi que je pourrais me définir au lendemain des attentats du 13 Novembre. Comme chacun des français. Cette soirée restera à jamais gravée dans ma mémoire, même si épargnée dans un sens. Il m’a longtemps été difficile de sortir de chez moi sans criantes, de prendre les transports sans inquiétudes. L’impression de vivre en apnée permanente. D’être dépossédée des possibles qu’offrent la vie. Par la peur de vivre tout simplement.
Puis le temps fit son œuvre et pansa comme il pût les maux de l’âme. Mais je crois que mon subconscient n’a rien oublié. C’est seulement lors de mes premières pages de lecture que je compris sur quels faits l’intrigue était basée. Et ce n’est pas faute d’avoir lu, enfin d’avoir cru lire, le quatrième de couverture de prime abord. A sa relecture, je découvrais un tout autre roman qui s’offrait à moi. Le déni a eu la part belle quelques instants.
C’est un exercice délicat auquel s’est livré Constance Rivière avec Une Fille sans Histoire. Elle se livre à l’examen clinique d’une imposture, celle d’une femme, Adèle, qui ne vit qu’à travers la douleur d’autrui. Qui puise sa substance dans ces vies qui ne lui appartiennent pas. «  13 novembre 2015. Comme tous les soirs, Adèle est assise seule chez elle, inventant les vies qui se déroulent derrière les fenêtres fermées, de l’autre côté de la cour. Quand soudain, en cette nuit de presqu’hiver, elle entend des cris et des sirènes qui montent de la rue, envahissant son salon, cognant contre ses murs. La peur la saisit, elle ne sait plus où elle est, peu à peu elle dérive. Au petit matin apparaît à la télévision l’image de Matteo, un étudiant porté disparu, un visage qu’elle aimait observer dans le bar où elle travaillait. Sans y avoir réfléchi, elle décide de partir à sa recherche, elle devient sa petite amie. Dans le chaos des survivants, Adèle invente une histoire qu’elle enrichira au fil des jours, jouant le personnage qu’on attend d’elle. Les autres la regardent, frappés par son étrangeté, mais ils ne peuvent pas imaginer qu’on veuille usurper la pire des douleurs. »
Adèle donc. Adèle, qui n’est personne dans sa vie. Marianne de naissance, Adèle de substitution. Et ce, depuis son enfance. Remplaçante d’une sœur morte née évoquée brièvement. Une vie seule avec son père qui lui comptait des histoires, en lieu de lui faire faire vivre une vie. Sa vie. Adèle qui ne vit qu’à travers les projections qu’elle se fait des autres, et des sentiments, des attentions qui peuvent les animer. Un drame lui fera franchir le pas de vivre cette vie fantasmée. Le décès d’un jeune homme qu’elle ne connaissait qu’à peine. Les liens factices tissés a posteriori. La peine, la détresse, la colère, volées illégitimement à ceux qui en souffraient vraiment. La douleur des autres comme moteur et faire valoir. De la transparence à la postérité, par l’illégitimité.
La narration est intéressante, en ce qu’elle intercale des témoignages à la première personne, en subjectif, de qui est Adèle. A un point de vue omniscient, cristallisé sur la perception de cette dernière.Une mise en abîme d’une descente en enfer. Individuelle, mais surtout collective.
Quand j’ai réalisé le sujet d’Une Fille sans Histoire j’ai failli arrêté ma lecture. Mais ma curiosité l’a emportée. J’ai découvert une plume pudique et harmonieuse, celle de Constance Rivière, qui a su couvrir un sujet sensible et traumatique.
Bonne lecture à vous ! 

Une fille sans histoire de Constance Rivière est disponible aux éditions Stock

A la folie

2019, Rentree Litteraire

Dépendance : (nom féminin) asservissement à une drogue. Mais pas n’importe laquelle. L’amour de l’autre. Le besoin d’exister à travers lui, son regard sa vie. Sans peine de ne pas exister. C’est terriblement addictif. Et destructeur.

Je l’aime, Loulou Robert

Il y a un an je découvrais Loulou Robert et je pris littéralement une claque. L’urgence de sa plume, sa mise à nue des passions et la violence des sentiments n’ont aucun secret pour elle. J’ai été entraîné dans un tourbillon de la vie. D’une vie trop lourde à porter, trop ample à vivre.

C’est donc non sans une certaine fébrilité que j’attendais cette rentrée littéraire. J’attends je l’aime tel l’elu, l’illumination. Et je dois dire que je n’ai pas été déçue : « J’aurais pu être un millier de choses, mais j’ai choisi de consacrer ma vie à aimer. « 
Dès qu’elle le voit, elle scelle un pacte avec elle-même : il sera à elle.
Il lui prend la main. Elle le suit à Paris. Il devient journaliste. Elle, sa groupie. Elle l’aime, le hurle, le pleure. Rien d’autre n’a d’importance. Elle est jalouse, dangereuse, prête à tous les excès. Elle veut qu’il la regarde encore, qu’il l’aime comme elle l’aime. Sans limites. »

M aime M. Quelle parfaite allitération pour une imparfaite histoire d’amour. D’Amour comme la folie ordinaire. Comme la folie profonde. M, jeune femme a l’enfance volée, au besoin viscéral d’être aimé. Elle jette son dévolu sur M. Jeune homme qui devient l’homme de sa vie, le centre de sa vie, son poumon, bien malgré lui. On le voit comme bourreau, puis comme une victime, surtout comme faible et incapable de prendre la bonne décision. Les paradis artificiels deviennent le remède. La volonté de vivre ne tient qu’à un fil.

La folie de M. est parfaitement créé et mise en exergue par la narration sur quatre chapitres. Des paragraphes courts. Un point de vue externe, court, sans fioritures se confrontant au point de vue névrosé de M., narratrice au Campari serré et au lexomil facile. Une descente en enfer d’une enfant bafouée qui n’a pas su devenir une femme par elle même.

J’ai tout simplement adoré. Deux êtres définies par deux lettres, deux consonnes identiques. L’un se définissant par rapport à l’autre, qui décline peu à peu au fil du temps, des pages, des exigences. La folie poussée à son paroxysme dans le besoin maladif de l’autre. Un vrai petit bijou que le Je l’aime de Loulou Robert, qui sait décrire mieux que personne les méandres maladifs dans lesquels peuvent nous pousser certains amours, ou absence d’amour.

Belle lecture à vous ! 🎈

Je l’aime de Loulou Robert est disponible aux Editions Julliard

Nous sommes tous hystériques

2019, Rentree Litteraire

Hystérie : (nom féminin) Névrose qui se caractérise par des réactions excessives, théâtrales et une hypersensibilité. C’est ainsi que la décrit la psychiatrie. La psychanalyse, quant à elle, attribue ses manifestations corporelles au refoulement.  La forme de cette maladie, telle que décrite par Charcot, a disparu à ce jour.

Le bal des folles, Victoria Mas

De la Salpêtrière je ne connaissais que les urgences, suite à une crise d’angoisse survenue il y a quelques années. Mais absolument rien en l’occurrence de l’histoire du lieu. A une autre époque,  aurais-je été qualifiée d’aliénée ? Je pense que oui. Heureusement pour moi, les mœurs ont tout de même changé.

De Charcot, je n’ai longtemps connu qu’un nom par la biais de blague potache collégienne. Le nom de l’établissement psychiatrique proche de notre habitat. Il y a quelques années, j’ai pu associé à ce nom une personne, un être un médecin par le biais du film Augustine. Je me rappelle avoir ressenti un mélange de fascination et de dégoût. Entre médecine avant-gardiste et point de vue réducteur de la femme, résumé à ses simples attributs reproducteurs.

En ce mois de Septembre, je recroise le chemin de Charcot et franchit à nouveau les portes de la Salpêtrière pour assister [au] bal des folles, de Victoria Mas. »Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles. Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles – d’un côté les idiotes et les épileptiques ; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques – ce bal est en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. »

Au bal, nous n’y assisterons que quelques minutes, assez pour comprendre la fascination malsaine que les aliénées pouvaient représenter pour le Paris mondain. Des bêtes de foire. Déshumanisées. L’animalerie du Jardin des Plantes, n’étant plus, il faut bien s’occuper. Tout bonnement abject, de la part des auto proclamés bien pensant.

Mais ce bal est prétexte à la rencontre avec quatre femmes, aux antipodes les unes des autres. Mais unie par un même lieu. Cette même prison physique et intellectuelle dont elles dépendent. Ce même statut de femme qui les empêche de trop être sans qu’on les vilipende ou les traite de folles. L’incompréhension mène souvent à la peur. Et il bien plus simple de cacher les causes, plutôt que des les affronter.

Ces aliénés sont des femmes comme les autres, au destin brisé. Volé par les aléas de la vie. Les mauvaises rencontres. Les traumatismes. Plutôt que de chercher à les comprendre, on les enferme. Les privant ainsi du seul luxe dont elle jouissait, leur liberté. Pis. Leur liberté de penser.

Le bal des folles de Victoria Mas a été pour moi un véritable coup de cœur. Il résonne tristement avec notre époque, où nous devons à nouveau nous battre pour nos droits, pour le simple prétexte d’être femme. La plume est belle, le verbe est haut. En bref, ne passez pas à côté de cette pépite de la rentrée littéraire 2019.

Belle lecture à vous !

Le bal des folles, de Victoria Mas est disponible aux éditions Albin Michel