le monde en mauvaise intelligence

2020, Rentree Litteraire

Journal : (nom masculin) Ecrit portant sur la relation quotidienne aux événements, qui confèrent souvent de l’intime. Un journal, c’est un jardin secret où on se sent libre de penser sans se juger ou être jugé. Il est le reflet de nos états d’âme, de nos joies et de nos peines. Je n’en ai pour ma part jamais tenu. Mais il y aurait eu matière pourtant.

La séparation, Sophia de Seguin

Sophia a tenu un journal intime. Elle y a couché ses pensées, saugrenues et profondes, professionnelles et personnelles. Sur le monde, celui qui l’entoure et dans lequel elle vit. Et sur son monde, celui de la rupture. De cette indigeste séparation avec l’être aimé. De ses rencontres improbables et ce besoin d’être aimé. Parce que c’est consensuel. Parce que c’est ce qui est attendu de nous. Au fil de ses idées est évoquée la relation au parent. La toxicité de la mère, l’adoration du père. L’idée de l’enfant roi qui crée des adultes gâtés. Incapables de créer une relation. L’idée que nous sommes des pantins désarticulés, ne sachant avancer que par les ficelles qui sont tirées pour nous.

Son travail. Sa vie parisienne. Ses plans culs. Tout est jeté pèle-mêle. En pâture aux pages blanches de son journal, que Sophia de Seguin grisent de ses pensées : « La Séparation est le récit, tragique et drôle, d’une vie au bord de la rupture. Après une séparation amoureuse, une femme tient le journal intime de ce qui lui arrive, sans souci de tomber.« 

On saute d’un sujet à un autre, avec en filigrane sa relation avortée avec Adrien. Les maux qui la submergent. Sa vie avec lui. Sa vie sans lui. Beaucoup de larmes et de peines. Pour un embryon d’avenir. De son prisme à elle. Elle l’aime, jusqu’à l’obsession. Tout du moins elle aime l’idée de l’aider et d’en souffrir. Le drame de la vie sublimé par la noblesse des sentiments. Il se joue d’elle jusqu’à la lassitude. Elle est lassée de lui jusqu’à l’écœurement. S’accroche malgré tout à cette idée de relation. Cette idée de perfection qui n’a jamais existé. Qu’elle enjolive au fil des jours qui s’écoulent. Ce journal, dans sa relation nauséabonde, j’aurais pu l’écrire. Dans le ressenti. Dans le vécu. Dans cette quête absurde d’un amour destructeur.

On y ressent un certain mal être également. La boulimie. La déprime. La solitude. L’alcool pour oublier plutôt que pour fêter. Une vie qu’il n’est pas facile de subir. Petit à petit le deuil se fait. Et tel un serpent, une mue s’applique à travers ces pages griffonées. C’est cru, c’est sans filtre. C’est vrai tout simplement.

C’est assez intimidant de rentrer dans une intimité sensée être verrouillée au regard des curieux et des indiscrets. Et c’est sans filtre que Sophia de Seguin nous dévoile la sienne, par bribes parcellaires, comme un puzzle à recomposer. Puzzle composant ainsi dix-neuf mois de sa vie. Et c’est ce qui m’a plu dans La Séparation.

Belle lecture à vous !

La Séparation de Sophia de Seguin est disponible aux Editions Le Tripode

Liaison Fatale

2020, Rentree Litteraire

Liaison (nom féminin) : relations que deux personnes entretiennent entre elles. Elle peut être tantôt amicale, tantôt amoureuse. Sordide lorsque clandestine, lorsque tout ou parti est marié.

Disparaître, de Mathieu Menegaux

Cette rentrée littéraire de janvier ravie mon cynisme. J’aime que les histoires d’amour impossibles soient dépeintes en littérature, même si elles finissent mal. L’auteur peut ainsi jouer sur l’âme tortueuse de ses protagonistes ou bien tout simplement sur un destin funeste, qui distort le temps et l’espace.

Ainsi va se dérouler implacablement au long de ces pages une tragédie moderne, remarquablement portée sous la plume de Mathieu Menegaux, Disparaître. « Une jeune femme met fin à ses jours à Paris. Un homme impossible à identifier est retrouvé noyé sur une plage : le séjour en mer l’a défiguré, et l’extrémité de ses doigts a été brûlée. Quel lien unit ces deux affaires ? Qui a pris tant de soin à préserver l’anonymat du noyé ? Peut on encore disparaître dans notre monde de surveillance généralisé ? »

Montmartre. Un suicide un soir d’été. La vie volée d’une jeune femme éconduite. Nice. Le corps d’un homme retrouvé. Un illustre inconnu qui n’est plus. Un amour avorté. Une passion consommée et surtout consumée.

Deux disparitions soudaines et violentes, portées sur deux temporalités, dans deux lieux aux antipodes. On sent le drame poindre dans le déroulé des faits. On suit le film lentement rembobiné de cette sordide histoire. Pour finir en vitesse accélérée dans l’enchaînement macabre des événements.

Une histoire rondement menée. Au huis clos guindé parisien se confronte une vision extérieure à l’histoire, en recherche de la vérité. Même si peu reluisant. Même si honteuse au point d’en finir sans prendre le temps de tirer son ultime révérence.

Mathieu Menegaux signe avec Disparaître un roman hautement addictif, qui se lit en apnée complète. Les histoires d’A finissent mal, en général.

Belle lecture à vous ! 🎈

Disparaître de Mathieu Menegaux est disponible aux éditions Grasset

Tout roman est un traité de magie noire

2020, Rentree Litteraire

Manuscrit (non masculin) : Oeuvre originale écrite de la main de l’auteur ou dactilographiée. Dans le cas d’un premier ouvrage envoyé à une maison d’édition, il représente tous les rêves, les attentes, les espoirs d’une vie. Dans certains cas, il renferme une vie, et s’en va vivre la sienne, tel un oiseau de mauvaise augure.

Le service des manuscrits, Antoine Laurain

Quel lecteur – en tout cas moi – n’a jamais eu l’envie de voir l’envers du décor ? Sur quels critères un manuscrit peut il être choisi ? Tous les manuscrits envoyés sont ils réellement lus ? Tout simplement, outre les paillettes des prix reçus par quelques élus, quel est le quotidien d’une maison d’édition ?

Le service des Manuscrits d’Antoine Laurain nous offre ainsi une plaisante visite des coulisses, et de l’effervescence qui y règne à l’aube de la nomination du nouveau prix Goncourt, Saint Graal s’il en est. Encore faudrait-il être certain que l’auteur nominé daigne se présenter.  » À l’attention du service des manuscrits.  » C’est accompagnés de cette phrase que des centaines de romans écrits par des inconnus circulent chaque jour vers les éditeurs. Violaine Lepage est, à 44 ans, l’une des plus célèbres éditrices de Paris. Elle sort à peine du coma après un accident d’avion, et la publication d’un roman arrivé au service des manuscrits, Les Fleurs de sucre, dont l’auteur demeure introuvable, donne un autre tour à son destin. Particulièrement lorsqu’il termine en sélection finale du prix Goncourt et que des meurtres similaires à ceux du livre se produisent dans la réalité. Qui a écrit ce roman et pourquoi ? La solution se trouve dans le passé. Dans un secret que même la police ne parvient pas à identifier. »

Si je ne devais garder qu’un seul procédé stylistique ce serait celui de la mise en abime. J’ai été doublement gâté ici. La vie d’un roman, Les Fleurs de Sucre, dans le roman. La vie de son éditrice dans le dit roman. Magistral et ingénieux.

Entre la vie du roman, personnage à part entière qui détient les clés de l’énigme, et l’intrigue policière à la Georges Simenon, nous assistons à l’histoire d’une femme forte, Violaine Lepage, en quête de repères et de vérité. En quête de son auteur énigmatique, qui lui donne du fil à retordre, et maille à partir avec la police. Ajouter à cela un psy taiseux et tout en fume et lumière tamisé, vous obtenez le parfait décor d’une partie de cluedo, aux dés pipés.

Un vrai coup de cœur pour ma part que Le service des Manuscrits de d’Antoine Laurain, qui a su apporté une fin digne de ce nom a son intrigue chiadée, qui ne m’a pas laissé sur ma faim. Fait assez rare pour être noté.

 Excellente lecture à vous !

Le service des manuscrits d’Antoine Laurain est disponible aux éditions Flammarion