La femme périphérique – Sophie Pointurier

2022, Feel Good, Rentree Litteraire

« Die wiedervereinigung » De mes dix années d’allemand, c’est l’un des rares mots dont je me souviens. Il signifie la réunification, suite à la chute du mur de Berlin. J’avais deux ans le 9 novembre 1989 et ne garde aucun souvenir de ce jour historique. Si ce n’est ce que j’en ai appris en cours d’Histoire.

La femme périphérique, Sophie Pointurier

Quoi de mieux que l’art – quel qu’il soit – pour représenter le mal être qui nous habite. L’écriture, pour coucher ses noires pensées. La musique, pour rendre mélodique un spleen envahissant et permanent. La peinture, pour jeter sur la toile sa colère et sa frustration, ses point de vues et ses interrogations. Certes, l’art est également lié au bonheur. Mais en ce qui me concerne, je préfère son versant obscure, plus profond, plus torturé.

Quoi de mieux que la subjectivité de l’art pour parler d’une ville morcelée, coupée arbitrairement, de la frugalité de la RDA contre l’aisance abondante de la RFA. La subjectivité justement, propre à son auteur. Que devient le message quand il est approprié par des tiers, qui ne savent rien de la genèse de l’œuvre ? Qui extrapolent sur des codes ou des savoirs généraux que eux seraient seuls à connaitre ?

C’est ainsi que Petra Wolf va faire l’objet de calomnies et d’une traque, basée sur des légendes et des égos, dans la Femme Périphérique de Sophie Pointurier : « Peter et Petra Wolf forment le couple le plus en vue de la scène artistique allemande depuis les années  1990. Il est l’artiste maudit de l’Est dont on a perdu la trace, elle est l’ancienne professeure d’arts plastiques venue de l’Ouest que le petit monde de l’art envisage comme la gardienne du génie de son homme. Une femme sans talent qui divise dans un pays coupé en deux.
Trente ans après la chute du Mur, alors qu’une biographie est en préparation au sujet du duo culte, un mystère plane sur les circonstances de la disparition de Peter. Et la perspective d’une actualité brûlante crée du remous dans le circuit des musées.
Qui a tué le peintre ? Usurpation d’identité, fraude, faux et usage de faux  : tout accuse Petra.
L’enquête, entre Paris, Berlin et New York, révélera ce que la légende, jusque-là, avait tu. »

Un duo d’artistes. Des œuvres à quatre mains, quottées de part le monde. Elle, porte parole, connue de tous, mais femme de l’ombre, malgré tout, femme périphérique. Lui, homme mystère, que certains se piquent de connaître, qui cristallisent les conversations, l’homme comme moteur du feu artistique, puisqu’homme. La réalité est toute autre, mais certains ne voient que les façades qu’ils ont choisi eux même de créer.

De Berlin-Est à Berlins Ouest, à New York puis à Berlin, un voyage autour d’un couple mythique, de la dissection des ses œuvres, de la vérité aux mensonges et aux non-dits, des histoires personnelles qui croisent l’Histoire, et s’entremêlent pour ne faire qu’un. En bref, une lecture plus que prenante que la Femme Périphérique, premier roman réussi de Sophie Pointurier.

Bonne lecture à vous !

La femme périphérique de Sophie Pointurier est disponible aux éditions Harper Collins

Seule en sa demeure – Cécile Coulon

2021, Rentree Litteraire

« Forêts paisibles, // jamais un vain désir ne trouble ici nos cœurs. // S’ils sont sensibles, // Fortune, ce n’est pas au prix de tes faveurs. » d’après Jean-Philippe Rameau et Louis Fuzelier, Les Indes Galantes. La forêt comme cachette qui apaiserait les cœurs tourmentés, cachant en leur sein de noirs secrets. La forêt, comme refuge. Mais quand le refuge se mue en tombeau, quelles solutions s’offrent à nous pour survivre dans son hostile demeure ?

Seule en sa demeure, Cécile Coulon

Un domaine isolé, entouré de massifs verdoyants, perdu dans une tempête de feuilles et de branches, de racine et de chemins tortueux. C’est ce sur quoi j’adore tomber – aussi bien par mégarde que par dessein – lors des mes promenades en Finistère. Peut être parce que la végétation omniprésente et quelque peu étouffante dans sa magnificence me fait penser aux landes anglaises et écossaises, si bien décrite en littérature. Au sein desquelles j’ai été transportée et qui suscite en moi quelque émoi.

Un domaine isolé. Au lourd passé. Hanté de ses défunts qui par leur absence ont joué malgré eux un rôle dans la fortune des vivants. Le domaine devenant ainsi le théâtre d’un drame, ponctué de secrets, de non dits et d’interdits. Une ambiance moite et oppressante qui n’est pas sans rappeler Manderley, demeure de la Rebecca de Daphné de Maurier.

Un domaine isolé. Le lieu et également le personnage central – muet mais à la mémoire infinie – du dernier roman de Cécile Coulon, Seule en sa demeure. « Le domaine Marchère lui apparaîtrait comme un paysage après la brume. Jamais elle n’aurait vu un lieu pareil, jamais elle n’aurait pensé y vivre.  » C’est un mariage arrangé comme il en existait tant au XIXe siècle. À dix-huit ans, Aimée se plie au charme froid d’un riche propriétaire du Jura. Mais très vite, elle se heurte à ses silences et découvre avec effroi que sa première épouse est morte peu de temps après les noces. Tout devient menaçant, les murs hantés, les cris d’oiseaux la nuit, l’emprise d’Henria la servante. Jusqu’au jour où apparaît Émeline. Le domaine se transforme alors en un théâtre de non-dits, de désirs et de secrets enchâssés,  » car ici les âmes enterrent leurs fautes sous les feuilles et les branches, dans la terre et les ronces, et cela pour des siècles « .

Aimée. Un prénom qui prête à l’amour, à une histoire passionnelle et passionnée. En lieu de passion, un mariage arrangé. En lieu de vie romanesque, des déambulations au sein de sa demeure, en laquelle elle se sent étrangère. En mue entre l’enfance et l’âge adulte. En mutation entre ses devoirs de fille et son devoir d’en avoir une à son tour.

Marchère. Le nom d’un homme. Le nom d’un domaine. Le noms des épouses – vivante et défunte. Le nom d’une fatalité, dont le sceau l’a marqué depuis toujours. Le nom d’un devoir. De vertu, de descendance, de resilience.

J’ai eu un coup de cœur pour la plume de Cécile Coulon avec Une bête au Paradis. J’ai adoré la retrouver avec Seule en sa demeure, dans un genre différent, mais avec des thèmes forts, omniscients, qui me plaisent et m’hypnotisent, comme la place centrale d’un lieu dont on ne peut se défaire, dont on ne veut se défaire.

Bonne lecture à vous !

Seule en sa demeure de Cécile Coulon est disponibles aux éditions de l’Iconoclaste

Artifices – Claire Berest

2021, Rentree Litteraire

Artifice : (nom masculin) Moyen habile visant à cacher la vérité, à tromper sur la réalité. Mais également objet contenant une composition pyrotechnique et dont l’agencement ingénieux permet l’obtention d’un effet déterminé. Quand les deux définitions sont combinées cela donne parfois des étincelles inappropriées, qui nous font perdre pied.

Artifices. Ce mot me vient souvent en tête quand je me prépare devant ma glace, en appliquant mon mascara sur mes yeux ou en m’enroulant dans mon parfum – littéralement, c’est mon doudou olfactif du quotidien. Parce que sans je me sens nue, mais je n’en ai pas un besoin impérieux. Si ce n’est me présenter sous un meilleur jour. Ou mon pire, car j’aime accentuer le style panda de mes cernes naturelles lorsque je suis de mauvaise humeur. De la même manière quand je choisis mes tenues avec soin, cette pensée fugace me transperce parfois : et si tout ceci reflétait une image qui ne correspond pas à celle que je suis vraiment ? J’ai tendance à trop réfléchir à peine caféinée.

Artifices. Outre les pérégrinations matinales de mon esprits, ce mot s’associé inexorablement à l’été. A son quatorze Juillet. A son quinze aout. A une plage, à la mer. Aux vacances et aux premières veillées. Aux vacances et aux premières nuits blanches. A ce spectacle qui impressionne les touts petits, émerveille leurs aînés.

Artifices. Le titre du dernier roman de Claire Berest, qui a rêvé en moi un besoin, celui de la lire à nouveau. Cette plume, fluide et sans artifices, mais pleine de couleurs. « Abel Bac, flic solitaire et bourru, évolue dans une atmosphère étrange depuis qu’il a été suspendu. Son identité déjà incertaine semble se dissoudre entre cauchemars et déambulations nocturnes dans Paris. Reclus dans son appartement, il n’a plus qu’une préoccupation : sa collection d’orchidées, dont il prend soin chaque jour. 
C’est cette errance que vient interrompre Elsa, sa voisine, lorsqu’elle atterrit ivre morte un soir devant sa porte. 
C’est cette bulle que vient percer Camille Pierrat, sa collègue, inquiète de son absence inexpliquée. 
C’est son fragile équilibre que viennent mettre en péril des événements étranges qui se produisent dans les musées parisiens et qui semblent tous avoir un lien avec Abel. 
Pourquoi Abel a-t-il été mis à pied ? 
Qui a fait rentrer par effraction un cheval à Beaubourg ? 
Qui dépose des exemplaires du Parisien où figure ce même cheval sur le palier d’Abel ? 
À  quel passé tragique ces étranges coïncidences le renvoient-elles ? « 

L’art comme moyen d’expression. L’art comme catharsis. L’art comme point central de l’intrigue. Comme fil d’ariane de cette enquête aux atours policiers. L’art comme thérapie, pour s’absoudre d’un drame dont on est en rien responsable mais dont on porte la culpabilité, le poids des années. L’art comme moyen de tourmenter un inconnu qu’on accable de tous les maux. De tout ses maux.

L’art comme moyen d’expression. L’écriture au service de l’art. Cela nous donne l’entêtant Artifices de Claire Berest, lecture toute en nuances de lumière et de noirceur.

Bonne lecture à vous !

Artifices de Claire Berest est disponible aux éditions Stock