La fin de l’enfance

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Adolescence : (Nom féminin) entre deux séparant l’enfance et âge adulte, l’âge ingrat pour certain où les repères sont modifiés et les caractères incompris. Ou quand j’étais au summum de mon style avec des gilets dignes du Père Noël est une Ordure.

J’ai désormais très bon goût en matière de coussins

Los Angeles ou la cité des anges déchus. C’est ce que représente la ville à cette époque à mes yeux. L’âge d’or d’Hollywood est révolu, nous sommes dans une ville de paraître et de vices, c’est en tout cas tel que James Ellroy aimait à la peindre dans son Quatuor de Los Angeles. Ajouter à cela un certain ennui et une envie de transgresser les règles pour se sentir vivant. Saupoudrez le tout d’un tyran narcissique à l’aura envoûtante. Vous obtenez un cadre de vie assez dérangeant, voire effrayant.

The Girls, livre coup de poing de la rentrée littéraire 2016, réécrit à travers les yeux d’une adolescente en mal de repères, les prémisses  d’un massacre. Le fait que Tarantino tisse l’intrigue de son prochain roman autour de Charles Manson n’a pas été anodin dans mon choix. Quant au quatrième, il nous dresse en grosses mailles l’intrigue, et surtout les prémisses d’un chaos sans précédent : »Californie, fin des années 1960. Evie Boyd, quatorze ans, vit seule avec sa mère. Lorsqu’elle se dispute avec sa seule amie, Evie se tourne vers un groupe de filles dont la liberté et l’atmosphère d’abandon qui les entourent la fascinent. Séduite par l’aînée, Suzanne, elle se laisse entraîner dans une secte au leader charismatique, Russell. Leur ranch est aussi étrange que délabré, mais, aux yeux de l’adolescente, il est exotique, électrique, et elle veut à tout prix s’intégrer. Son obsession pour Suzanne grandissant, Evie ne s’aperçoit pas qu’elle s’approche inéluctablement d’une violence impensable. »

Emma Cline nous entraîne sur les traces d’un Charles Manson nommé Russel, mais surtout dans les arcanes de sa communauté marginale. Elle prend toutefois le parti de mettre au centre du roman les vicissitudes de l’adolescence, et les choix douteux qui peuvent être faits à cet âge-là, en l’absence de repères.

Nous suivons donc Evie, héroïne malgré elle, mal dans sa peau changeante et ne sachant pas assumer sa sexualité. Sa vie aurait dû être dorée sous le soleil californien. Mais sa rencontre avec une nymphe paumée et droguée, dont elle va tomber amoureuse et ne verra en elle que la pureté, complique cet « American Dream ». On entre dans une secte sans repères, hormis les jalons posés par un homme à l’ego fou, refusant de n’avoir aucun talent aux yeux de la société. Et qui est prêt à sacrifier l’âme des autres, dont il se sert comme bras armé de sa vendetta personnelle.

J’ai vraiment aimé le traitement de la secte Manson donnée par Emma Cline, qui fait la part belle aux âmes perdues faciles à manipuler et à duper. C’est une lecture nouvelle qui s’attellera à montrer la force persuasive d’un gourou, tout en le reléguant au rôle de second couteau. Je ne saurai donc que trop vous conseiller la lecture de The Girls.

Belle lecture à vous ! 🎈

The Girls d’Emma Cline est disponible aux éditions 10/18.

American Nightmare

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Identité :(Nom féminin) ce qui permet de reconnaître une personne parmi toutes les autres ; caractère de ce qui demeure identique à soi même. Ou quand sa personnalité est tellement faussée qu’on se perd soi même.

Je lis mes livres allongés sur le carrelage, pas vous ?

Dans mon imaginaire, l’american girl est new-yorkaise, glamour et élancée, vit un conte de fée éveillé. Bien évidemment, on la trouve soit autour d’un brunch soit dans une fête branchée où se côtoient les créateurs les plus pointus du moment. Son seul souci est de se trouver un parfait petit mari en guise d’accessoire tendance (Coucou Carrie Bradshaw). Même si je sais qu’elle est fausse, cette image d’Épinal a la vie dure. Puis vinrent les Girls de Léna Dunham, trash et perdues, dans cette même ville, dont le visage nous semble moins sympathique. L’ambivalence totale, manichéenne presque. Il n’y a pas vraiment de juste milieu qui soit narré, mais je me plais toujours à préférer le côté obscur aux paillettes.

C’est sans idées préconçues que je me suis tournée vers American Girl de Jessica Knoll. Un visage poupin et angélique en première de couverture et un passif assez chargé en quatrième, m’ont convaincue d’en faire ma lecture : « Sur le point d’épouser celui que n’importe quel magazine féminin désignerait comme l’homme idéal, Ani, jeune et jolie journaliste, est tenaillée par le doute. Obsédée par son image, elle peaufine compulsivement les moindres détails de sa vie glamour pour incarner aux yeux de tous l’héroïne infaillible qu’elle rêve de devenir. Celle dont la réussite, incontestable, laissera tout le monde sur le carreau. Derrière ce besoin éperdu d’invulnérabilité, derrière ce désir implacable d’être la New-Yorkaise branchée sous tous rapports, un terrible saccage intime, qu’elle refoule depuis l’adolescence. Et une lutte de tous les instants – contre ses souvenirs, contre le regard des autres, contre d’insoutenables accusations, contre la réputation qui lui colle à la peau depuis que sa vie a basculé dans la terreur. »

Que je les aime ces histoires où les apparences sont trompeuses. Où le vernis joliment posé s’écaille peu à peu, pour finalement faire éclater une vérité peu radieuse au grand jour. On suit ici la vie de TifAnni Fanelli, jeune new-yorkaise qui est à deux doigts de réussir en tous points son ascension sociale. Mais très vite, elle se dévoile fragile. L’image de perfection qu’elle pense renvoyer ressemble plus à celle d’une névrosée, sous le point d’imploser. On se rend également compte assez rapidement que ce n’est pas tant son mariage qu’un autre événement qui la met sur la défensive, lié à son passée de lycéenne. Le passé qui vous hante et ses blessures non cicatrisées, dures à apprivoiser.

Le drame est installé dès les premières pages et on sait qu’on ne sortira pas indemne de cette lecture. Car il y a un fond de vérité dans cette fiction, une sorte de biographie en filigrane. On découvre en alternance de chapitres, une trentenaire avide de reconnaissance qui essaie de faire taire la paria lycéenne qu’elle était. Le drame est là, mais on ne comprend l’ampleur, non sans effroi, qu’à la toute fin.

La violence faite aux gens peut être physique, toucher à leur intégrité. Elle peut être verbale et s’enraciner au plus profond de nous. Elle peut prendre bien des visages mais quand elle revêt celle de la revanche, de la vendetta personnelle, elle se transforme en fureur et vous consume. Au point de se perdre soi même, pour de bon.

La lecture d’American Girl a été pour moi une réelle gifle, et m’a donné matière à réflexion. Dans ces années compliquées qu’est l’adolescence, ai-je été une bonne personne ? Ne me suis-je pas conduite méchamment envers les plus faibles, car on s’était mal conduit avec moi ? Peut être qu’avant d’être bienveillant vis à vis des autres, il faut l’être vis-à-vis de soi même.

Cette lecture m’a donc fait me poser des questions assez graves, somme toutes, dont bon nombre demeurent sans réponses à ce jour. J’espère que vous pourrez m’apporter quelques clés.

Bonne lecture à vous ! 🎈

American Girl de Jessica Knoll est disponible aux éditions Babel / Actes Sud.

Un carnage babélien

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Carnage : (Nom masculin) massacre violent et sanglant de nombreuses personnes. Ou la propension à faire sauter les verrous et les convenances sociales, à faire se déchirer les hommes et leur promettre un chute certaine.

Carnage. C’est le titre du dernier film de Roman Polanski qu’il m’ait été donné de voir. Un huis clos qui écaille le vernis lisse de la petite bourgeoisie, écorche les conventions sociales entre personnes sensées et mène au final à un spectaculaire carnage dont aucun des quatre protagonistes ne sortira indemne. Les apparences ont volé, place aux vrais visages que l’on n’est pas certains de tolérer. Un bijou dans le genre. On reste bouche bée à la dernier scène. C’est ainsi que je rencontrai une pièce de l’œuvre (adaptée) de Yasmina Reza.

Puis après vint Babylone. Titre qui m’a fait penser à la musique reggae et au mouvement rastafari. Nous avons tous nos vices cachés, voilà le mien il y a quelques années. Puis, en secondes pensées vinrent quelques images d’effets papillon du film Babel. Et enfin une image de chaos absolu, après la félicité.

Le quatrième de couverture n’est guère éloquent quant à lui. Il nous offre un instant de vie volée, au détour d’une soirée, vue du point de vue de la narratrice Elisabeth. « Tout le monde riait. Les Manoscrivi riaient. C’est l’image d’eux qui est restée. Jean-Lino, en chemise parme, avec ses nouvelles lunettes jaunes semi-rondes, debout derrière le canapé, empourpré par le champagne ou par l’excitation d’être en société, toutes dents exposées. Lydie, assise en dessous, jupe déployée de part et d’autre, visage penché vers la gauche et riant aux éclats. Riant sans doute du dernier rire de sa vie. Un rire que je scrute à l’infini. Un rire sans malice, sans coquetterie, que j’entends encore résonner avec son fond bêta, un rire que rien ne menace, qui ne devine rien, ne sait rien. Nous ne sommes pas prévenus de l’irrémédiable ».

Dans cet extrait, on lit toute la dualité qui parcourt ce roman. Les moments d’allégresse suivis inexorablement d’une chute, plus ou moins abrupte. La vieillesse et la solitude sont au cœur de l’histoire, et sont perçus comme une gangrène inextricable. A contrario de ma précédente lecture, assez nerveuse avec ses chapitres courts, on assiste ici à un morceau de vie, débité tout de go, sur deux cents pages environ. La temporalité est assez floue, et brouille les pistes.

A l’instar du Dieu du Carnage, Babylone tord le cou à la bien-pensance et à l’idée que l’on se fait de la famille et des amis. Nous ne sombrons pas aussi loin dans les abysses qu’avec Rebecca Lighieri, mais les rapports aux autres sont tout de même passés au vitriol. J’ai aimé, voire adoré. Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu ce type de lecture, qui s’évertue à nous montrer que nous traversons la vie, seuls, et que cette dernière est bien trop courte pour se retourner.

Je crois qu’il y a encore quelques années, je n’aurais pas compris l’essence d’un tel ouvrage. Je dois mûrir certainement car même si je suis moins nihiliste que la narratrice, je la rejoins sur certains constats qu’elle peut poser quant à sa vie, quant à la vie.

J’espère vous avoir donné envie de vous intéresser de plus près à ce roman qu’est Babylone, et surtout à l’œuvre de son auteur, Yasmina Reza.

Bonne lecture à vous ! 🎈

Babylone de Yasmina Reza est disponible aux éditions Folio.