Un jour sans fin

Feel Good

Tragédie : (nom féminin) Œuvre dramatique, représentant des personnages illustres aux prises avec des conflits intérieurs et un destin exceptionnel et malheureux. Pis, groupe tragique de hip hop qui nous a cassé les oreilles dans les années 2000. Affaire fort heureusement depuis classée.

Eléna et les joueuses, Lolita Pille

Je ne suis pas une grande amatrice des pièces de théâtre, en tant que lectrice. Je préfère voir, vivre, les comédies sociales ou autre vaudevilles que de les lire. Les rires sont plus francs, les situations mieux appréhendées,  que par la lecture de simples didascalies. En ce qui concerne les tragédies, par contre, je ne me lasserai jamais d’en contempler les vers torturés, tant les mots qui les composent me font vibrer, pleurer. Il y a dans ce style littéraire quelque chose de sublime, dans le fait irrémédiable que tout ira forcément mal. Que nous sommes les obligés d’une fortune par essence mauvaise. 
Et c’est ainsi que ce joue la journée d’Eléna, telle une tragédie grecque, sur plusieurs actes, qui ne sont pas sans rappeler les Enfers d’Orphée. Un Match Point parisien en sorte, le tennis étant le prétexte aux rencontres qui font et défont une vie, la source de tous les maux de cette Hélène de Troyes des temps modernes. « Il fait si chaud à Paris l’après-midi du 29 août 2014. Eléna Filleul, ancienne joueuse de tennis, va chercher son fiancé Ismaël Chèvreloup à la gare de Lyon. Plus tôt, Eléna a vu ses amies de lycée. Elles se sont remémoré leur adolescence, le rôle joué par la famille Chèvreloup, et tout particulièrement celui de Catherine, figure emblématique pour ce groupe. Au cours de cette journée qui aurait pu ressembler à toutes les autres, Eléna se confronte aux fantômes et aux dieux de sa jeunesse.« 
Ce jour d’été signe la fin d’une quiétude propre au Paris estival dénué de ses parisiens pressés, et de ces commerçants à l’amabilité toute relative. L’air y est plus respirable et l’on se sent dans une sorte de bulle suspendue hors du temps. Et c’est dans ce décor peut banal, que ce clôt une farce de plus de quinze ans. Au cours de cette journée, on apprend à connaître Eléna, ange déchue du tennis international, déchue d’une famille fortunée. Sorte de Vernon Subutex polissée. Sa vie est inextricablement liée à celle de la famille Chèvreloup, dont le nom reflète la dualité de chacun des personnages qui la compose. Catherine, le fantôme d’un passé polisson et subversif, qui confère à elle seule la teneur tragique de ce roman. Ismael, Julien et Lazare, frères et père, qui ont fait en partie d’Eléna ce personnage double, qui refuse l’aumône, mais qui se prostitue pour son salut. On entre dans une famille dysfonctionnelle à souhait, qui cache ses fêlures sous un paraître lustré, pour masquer les deuils, drames et autres reniements qui siéent à leur rang bourgeois.
Tout comme dans Hell, le paraître est le maitre mot de l’intrigue, qui vit dans un passé endeuillé des belles choses, des belles âmes qui lui ont été volées. Le style de l’auteur est diffus mais maîtrisé. Il est assez cocasse de passer d’un français irréprochable à des termes plus triviaux dans le phrasé. Ce phrasé d’ailleurs qui donne une contenance aussi bienenfantine que cynique à Eléna. Je regrette une chose, le dénouement qui ne répond pas à toute nos questions, laissant trop de suggestions et non dits en suspens.
Avec Eléna et les joueuses, Lolita Pille nous fait montre d’une plume maîtrisée et d’une solide culture, dans lesquelles il est plaisant de perdre.
Bonne lecture à vous ! 🎈

Eléna et les joueuses de Lolita Pille est disponible aux Éditions Stock.

Un si joli mot

Feel Good

Gratitude : (nom féminin) Lien de reconnaissance envers quelqu’un dont on est l’obligé à l’occasion d’ un bienfait reçu ou d’un service rendu. Ou tout simplement parfois, ce lien se crée pour toujours par la simple présence de certaines personnes malgré tout. Merci à vous, d’avoir été et d’être toujours à mes côtés, dans mes sombres et claires traversées.

C’est l’un des premiers mots que l’on apprend lorsque nous sommes enfants, merci. Il se traduit d’abord par un signe puis par des balbutiements pour devenir affirmé et surtout compris. Ce tout petit mot est l’un des piliers de l’éducation qui nous a été inculqué et régit en quelque sorte nos rapports aux autres. Il définit une politesse évidente, qui peut parfois faire défaut, ce qui est souvent regrettable, voire dommageable. Il n’y a jamais trop d’emphase dans les remerciements, et je crois que dans certains cas, ce ne sera jamais assez.

Avec son dernier roman, Les Gratitudes, Delphine de Vigan nous montre l’importance des mots, si cela est encore à prouver. Leur absence peut créer un manque, dresser une barrière, qu’il est parfois impossible à surmonter. Pour quelqu’un qui chérit la langue, et qui joue avec au quotidien, cela peut s’apparenter à de la simple torture, à une perte partielle de son identité. D’autant plus quand le temps vient à nous manquer pour nous amender d’une dette morale, dont nous ne sommes capable d’appréhender la vraie valeur , qu’à mesure que le temps se faufile entre nos mains.

Je vous livre ci-après le quatrième de couverture de ce roman qui a raisonné en moi en un écho particulier : « Je suis orthophoniste. Je travaille avec les mots et avec le silence. Les non-dits. Je travaille avec la honte, le secret, les regrets. Je travaille avec l’absence, les souvenirs disparus, et ceux qui ressurgissent, au détour d’un prénom, d’une image, d’un mot. Je travaille avec les douleurs d’hier et celles d’aujourd’hui. Les confidences. Et la peur de mourir. Cela fait partie de mon métier. Mais ce qui continue de m’étonner, ce qui me sidère même, ce qui encore aujourd’hui, après plus de dix ans de pratique, me coupe parfois littéralement le souffle, c’est la pérennité des douleurs d’enfance. Une empreinte ardente, incandescente, malgré les années. Qui ne s’efface pas.
Michka est en train de perdre peu à peu l’usage de la parole. Autour d’elles, deux personnes se retrouvent : Marie, une jeune femme dont elle est très proche, et Jérôme, l’orthophoniste chargé de la suivre. »

Au travers le récit de deux âmes abîmées, esseulées malgré elles, mais qui n’en sont pas moins belles, que sont Marie et Jérôme, nous mesurons l’importance d’avoir des gens bienveillants, et foncièrement bons dans notre entourage. Qui n’attendent rien en retour, pas même le merci qui leur est dû. Ce si joli mot qui n’est somme toute que la moindre des choses.

Leurs vies se cristallisent autour de celle de Michka, femme forte qui a vécu les pires tourments enfants, conditionnant par la même son âme charitable. Son personnage est beau, car ils représentent nos parents, nos grands parents, ces piliers de nos vies, que l’on voudrait toujours là, tant physiquement qu’émotionnellement, et dont on oublie parfois qu’ils ont été enfants, qu’ils ont eu une vie, des joies, des peines mais également des actes inachevés, grevant leur quiétude à venir. Cette femme souffre d’aphasie et perd peu à peu son ancrage au monde qui l’entoure, mais n’en oublie pas pour autant de remercier ceux qui lui ont permis de devenir femme. Ce sera sa magnifique lutte des derniers instants. Qui m’a tiré les larmes.

Ce livre m’a tout bonnement happé et je l’ai dévoré tel un nounours à la guimauve. Delphine de Vigan traite délicatement les affres du temps qui passe, et ce couplé à des familles dysfonctionnelles, à des passés tourmentés. Les Gratitudes est malgré le lourd sujet qu’il traite, solaire, et porteur d’espoir. Je ne saurai que trop vous le conseiller.

Belle lecture à vous ! 🎈

Les gratitudes de Delphine de Vigan est disponible aux éditions JC Lattès.

Trois petits tours et puis s’en vont

Feel Good

Ritournelle : (nom féminin) au sens figuré, ce que l’on répète continuellement. Une sorte de radotage dans un sens. Mais il me semble que je souffre déjà de ce mal, lorsque je retrouve mes vieux amis. 

Trois baisers, Katherine PancolIl y a des lieux, des saveurs, propres à l’enfance, qui ont ce goût de madeleine de Proust. En grandissant, on essaie de retrouver ses souvenirs, qui ont souvent été amplifiés dans notre subconscient, au fil des années. Parfois il arrive de retourner dans nos pas antérieurs, mais pour ma part, cela vire souvent au fiasco. J’exagère peut être mais j’ai grandi depuis, mes goûts se sont affinés. De fait, les lieux me semblent plus exiguës, les goûts plus sûrs ou plus fades. Je crois que certaines choses doivent rester en mémoire plutôt que d’être à nouveau vécues. Ainsi remanger un savane de Papi Brossard n’a pas été la plus brillante idée de cette année.

Il va y avoir dix ans que j’ai croisé le chemin de Katherine Pancol avec Les Yeux Jaunes des crocodiles, et je crois que j’ai eu un coup de foudre pour cette plume métaphorique aux envolées lyriques impossibles. J’ai été séduite par les personnages forts, que ce soit par leurs forts caractères ou par l’absence de ce dernier, par leur métier insolite ou par leur valeur familiale contradictoire. J’ai suivi les aventures de ses protagonistes pendant six tomes et il me tardait de les retrouver dans Trois Baisers.

«Trois baisers, Trois baisers et l’homme caracole, libre, flamboyant, crachant du feu et des étoiles. Ses sens s’affolent, il voit mille lucioles, des pains d’épices, des incendies »

Je suis sortie assez pantoise de cette dernière lecture. Déçue par les personnages. Que j’ai trouvés au final plats, et sans trop de saveur, comme un plat qu’on aurait trop réchauffé. Quelques épices ajoutées à la va vite mais qui ne donnent pas vraiment de liant. Pardonnez moi cette métaphore culinaire mais je me suis mise à cuisiner depuis peu. Les conséquences joyeuses de mon entrée dans la trentaine. Déçue également par la prose, trop alambiquée par moment, et qui m’a fait perdre le fil d’Ariane de cette histoire de famille atypique, tantôt riante, souvent sordide. Je me plais à croire que toutes les familles ne sont pas aussi dysfonctionnelles et intrinsèquement malheureuses.

Si comme moi vous avez été happés par « la valse lente » des protagonistes lors de vos précédentes lectures, ne passez pas votre tour, vous serez peut être moins critiques que moi, qui peine à trouver une lecture vraiment réjouissante ces dernières semaines.

Bonne lecture à vous ! 🎈

Trois baisers de Katherine Pancol est disponible aux éditions Livre de Poche, ainsi que les 6 précédents opus, que sont Les Yeux jaunes des crocodiles, La Valse lente des tortues, Les Écureuils de Central Park sont tristes le lundi ainsi que la trilogie Muchachas.