Vies volées

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Amertume : (nom féminin) Sentiment durable de tristesse mêlée de rancœur, lié à une humiliation, une déception, une injustice du sort. Ou le gout que peut laisser un gin tonic sur les papilles. Cela dépend. Les deux couplés donnent un mélange détonnant, de tristesse enfouie et d’euphorie fugace.

Orange Amère, Ann Patchett

Il n’y a rien de plus triste, à mes yeux, que deux êtres qui se séparent, surtout s’ils furent fusionnels et passionnels auparavant. Pis, qu’ils se haïssent désormais tellement forts qu’ils en viennent à traiter au rebus le fruit de leur amour défunt. C’est quelque chose pour moi qui me semble totalement incongru voire inhumain, dans une vue déjà peu à même à la compassion et aux bons sentiments.

Toutefois, une histoire d’adultère sur fond de drame lattant, est un canevas idéal et parfait pour un romancier, qui peut ainsi tracer les pires desseins ainsi que de funestes destins. Et je dois avouer, qu’en littérature, c’est assez ma tasse de thé, ce côté sombre et non policé. J’ai ainsi été gâtée avec Orange Amère d’Ann Patchett, qui dissèque une famille recomposée et décomposée sur une cinquantaine d’année. »Pour échapper, le temps d’un dimanche, à sa propre famille, Albert s’incruste au baptême de Franny, la fille d’un vague collègue, et succombe à la beauté renversante de Beverly, qui n’est autre que la mère de Franny. Quelques années plus tard, Albert et Beverly se marient. Chaque été, leurs enfants se retrouvent tous chez eux, en Virginie, formant une petite tribu avide de liberté, prête à tout pour tromper l’ennui. Mais un drame fait voler en éclats le rythme et les liens de cette fratrie recomposée. Un roman somptueux qui accompagne sur cinq décennies des personnages lumineux, extraordinairement attachants. »

Ce sont les enfants devenus adultes les personnages principaux de cette fable moderne, sur fond de déchéance patriarcale. Ils deviennent le bras armé malgré eux des vengeances et souffrances parentales. Au point d’être livrés à eux mêmes à des âges où ils n’auraient dû se soucier que de jouer. Au point de toucher la mort des doigts. Au point de se construire bancalement sur des fondations branlantes, ne sachant pas vraiment ce qu’est le réconfort d’un foyer.

Une fois n’est pas coutume, il m’aura presque fallu trois semaines pour venir à bout d’Orange Amère. Les vacances sont passées par là et j’ai littéralement fait le vide dans mon esprit. J’ai ainsi pris plaisir à picorer ça et là ce roman prenant, et envoutant s’il en ait, sur les vies volées de ses protagonistes, que le traumatisme d’un drame liera à tout jamais. C’est étrangement beau, cette cohabitation des êtres voués à se détester par le simple fait d’être et de subir ainsi malgré eux, le choix de deux parents irresponsables.

C’est la première fois que je m’essaie à la plume d’Ann Patchett et je dois dire qu’elle m’a totalement conquise. Elle maitrise sa narration d’une main de maître malgré les points de vues changeants et la temporalité complexe, se déroulant sur cinquante ans. Bien que son propos soit dur,  ce roman se dévorera, ou se dégustera, c’est selon,  à merveille en ce mois d’aout accompagné d’un Gin tonic bien frappé.

Belle lecture à vous !

Orange Amère d’Ann Patchett est disponible aux éditions Actes Sud.

Passé (pas si) simple

Feel Good

Passé : (nom masculin) Vie passée, considérée comme un ensemble de souvenirs. Souvenirs qui s’estompent avec le temps, pour ne garder le plus souvent le meilleur, dans toute situation. Mémoire sélective quand tu nous tiens !

Mes étés sont propices à une douce nostalgie de mon enfance, les passant à Carantec, lieu de villégiature par excellence, depuis trois décennies déjà. J’aime à me remémorer mes après-midi au club Mickey, les glaces mangées avec mes cousins, les repas de famille en terrasse pluvieuse. En bref, tous ces petits moments qui font une vie heureuse, et dont on fait le choix de ne garder que le meilleur.

S’appesantir sur les aléas qui furent n’est pas ma tasse de thé, je préfère aller de l’avant, mûrir ou grandir, en fonction de l’âge. Ce n’est pas pour autant que j’idéalise mes souvenirs, quitte a les laisser s’estomper avec le temps. Je suis têtue et bretonne, euphémisme s’il en est. Et savoure ma vie à pleine dent, même si cette dernière savoir être parfois bancale. Elle est forgée de mes choix, dont je suis fière pour la plupart. Le regret ne passera pas par moi. Ou est-ce le remord ? Je les confond tout le temps, mais dans les deux cas je n’en ai cure.

Ce n’est pas vraiment le cas d’Avril, héroïne du Pacte d’Avril, de Sophie Astrabie, qui a trente-cinq subit en quelques sortes les vicissitudes de l’horloge biologique, ainsi que sa vie, gentil résumé de métro – boulot – dodo. « Avril fête ses 35 ans et se remémore la promesse de Jean, le jour de leur séparation. Se retrouver à 35 ans, si aucun des deux ne s’était encore marié. Avril est toujours célibataire, mais Jean ? Est-il marié ? Se souvient-il de leur pacte ? Mirza, la voisine octogénaire d’Avril tente de la détourner de ce premier amour pour la pousser à mordre la vie à pleines dents. Mais ce que Mirza ignore, c’est que le destin va la mettre elle aussi face à son propre premier amour perdu… Le pacte d’Avril, un roman tendre et émouvant autour de l’amitié improbable entre une trentenaire nostalgique et une octogénaire qui ne croit qu’en l’avenir. à travers le regard de deux personnages que tout oppose, Sophie Astrabie nous invite à être déraisonnable et à aimer passionnément, quel que soit notre âge.« 

Avril. Mois du renouveau, des Béliers et de l’arrivée des beaux jours. Mois que je chéris particulièrement. Joli choix de prénom pour une héroïne à l’aube de son bonheur en tant que femme. Parisienne étriquée dans sa routine glaçante (qui est nôtre malgré tout), elle envoie valser La conformisme de sa vie à mesure que ses œillères tombent.

Mais elle n’est pas seule dans son voyage initiatique. Guidée par Mirza, sa voisine à l’âge presque canonique. Cette dernière est appel au bonheur et à l’ode du temps qui passe. Avec un surnom pareil, on ne pouvait s’attendre à autre chose !

En bref, j’ai été agréablement surprise par le pacte d’Avril, la teneur est moins légère que ce qu’elle laisse présager. Sophie Astrabie nous amène à nous poser de vraies questions sur nos vies : les subissons nous sous l’égide de quelques pressions sociales ou les croquons nous à pleine dent ? Dure question s’il s’en est, mais jolie et optimiste en cet été ensoleillé.

Belle lecture à vous ! 🎈

Le pacte d’Avril de Sophie Astrabie est disponible aux éditions le livre de Poche

Le podcast La Page Blanche d’Emile Deseliene, qui a fini de me convaincre, est disponible ici

Désirs brûlants

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Désir : (nom masculin) Élan physique conscient qui pousse quelqu’un à l’acte ou au plaisir sexuel. Ce qui la fout un peu mal quand l’objet des affres d’un jeune marié n’est guère sa jeune épouse. Je suis un tantinet conservatrice quant aux valeurs matriarcales.

Cap May, Chip Cheek

Depuis ma tendre enfance, j’ai eu la chance de vivre au bord de la mer et de passer, de surcroît, mes vacances les pieds dans l’eau. Même si cette dernière est souvent trop froide pour que j’y glisse plus que mes arpions. Devenue adulte, je lui ai préféré pour je ne sais quelle obscure raison la pollution parisienne. Mais à mes yeux la mer sera toujours synonyme de vacances, de calme et de plaisirs simples.

Cap May s’est donc imposé assez naturellement comme ma lecture de début de vacances pour plusieurs raisons. Sa couverture déjà. Du sable et des pieds vernis sous une jupe au vent. Un appel à la paresse. Son titre ensuite. Un lieu, porteur de promesses et de mystères. Et sa légende enfin. Le premier roman de Chip Cheek, que je croyais femme jusqu’à ce que Google me corrige, avait tout pour me plaire : Septembre 1957. Henry et Effie passent leur lune de miel à Cape May, dans le New Jersey. Hors saison, la petite station balnéaire n’offre guère de distractions – si ce n’est la découverte du plaisir –, et le jeune couple ne tarde pas à s’ennuyer. Leur rencontre avec un groupe de New-Yorkais riches et délurés va leur ouvrir les portes d’un monde insoupçonné. Cape May devient alors leur terrain de jeu : ils s’invitent dans des maisons vides, font de la voile, se saoulent au gin et marchent nus sous les étoiles… jusqu’à cette nuit où tout bascule.

Cap May donc. Station balnéaire en arrière saison où un heureux jeune couple de mariés décident d’élire résidence le temps de leur lune de miel. Quinze jours pour faire connaissance, spirituellement et bibliquement, pour apprendre à vivre ensemble cet amour nouvellement éclôt. Nous voyons se confrontez rapidement deux mondes, celui chaste et conservateur des travailleurs de petites ville à celui des héritiers paresseux des grandes richesses new-yorkaises. Alors que tous les opposent normalement vont se lier des amitiés inespérées, voire désespérées.

L’oisiveté comme activité principale, arrosée allègrement de gin et autres tonic pour faire passer le temps. Ajouter à cela un soupçon d’interdit, des grandes maisons vides de propriétaires mais non d’histoires. Réelles et fantasmeées. Des enfants gâtés s’ennuyant et se jouant des autres pour se distraire. Des corps dénudés suggérés à tous,  des désirs non assouvis pour cause de non dits. Le poids certain du jugement de soi. La différence ténue entre désir et sentiments, entre raison et volonté de tout envoyer paître.  Le passage délicat de l’âge adulte, de quelques semaines de bonheur éphémère pour des vies gâchées sur le long terme.

De ressemblance avec Gatsby, je n’ai pour ma part vu que de rutilantes autos, la superficialité des mœurs et le paraître poussé à son paroxysme. La perte de repère d’un jeune bien sous tout rapport qui se fait happer par un monde qu’il ne maîtrise pas, qui n’est clairement pas fait pour lui, réveillant en son sein les pires turpitudes et monstres d’excès. Cap May de Chip Cheek est un plaisant roman sur une jeunesse dorée décadente qui se joue de tout et surtout des autres. Surtout des sentiments des autres dont ils en sont incapables. 

Belle lecture estivale à vous 🎈

Cap May de Chip Cheek est disponible aux éditions Stock