La définition du bonheur

2021, Rentree Litteraire

« J’aime l’araignée et j’aime l’ortie // Parce qu’on les hait; […] //Parce qu’elles sont l’ombre des abîmes, // Parce qu’on les fuit, // Parce qu’elles sont toutes les deux victimes // De la sombre nuit » D’après Les Contemplations, de Victor Hugo. Quel plus bel incipit que celui de mon poète préféré depuis cette fulgurance qu’a été ce recueil de poèmes dédiées à sa fille décédée. Quel plus bel incipit que celui qui décrit la balance de la nature, qui conduit à l’équilibre.

La définition du bonheur, Catherine Cusset

Le bonheur. Cela pourrait aisément être un des sujets du bac de philosophie, tellement sa définition est vaste et propre à chacun. Voir le jour se lever. Sentir le cou de ma fille. Humer l’herbe fraîchement coupée. La lecture. Une liste non exhaustive de mes petits bonheurs au quotidien parmi tant d’autres. Ceux qui régulent ma vie, la cadencent et me rassurent. Un ancrage important pour moi.

Le bonheur. Celui de rendre les autres heureux, de s’accomplir en tant que personne. De ne pas se laisser entraver par les diverses embûches semés et en faire fi. Affronter dans les yeux la perte de ceux qu’on aime, la maladie, les accidents. Sombrer un moment et s’en relever plus fort.

Le bonheur. Un cadeau tombé du ciel, comme la possibilité d’être enfin une personne à part entière, sans pièce manquante au puzzle. C’est ce que vont vivre Clarisse et Eve à l’orée de leur cinquantaine respective, histoire de femmes avant tout, narrée par Catherine Cusset dans son dernier roman La définition du Bonheur. « Pour Clarisse, le bonheur n’existait pas dans la durée et la continuité (cela, c’était le mien), mais dans le fragment, sous forme de pépite qui brillait d’un éclat singulier, même si cet éclat précédait la chute ». Deux femmes : Clarisse, ogre de vie, grande amoureuse et passionnée de l’Asie, porte en elle depuis l’origine une faille qui annonce le désastre ; Eve balance entre raison et déraison, tout en développant avec son mari une relation profonde et stable. L’une habite Paris, l’autre New York. A leur insu, un lien mystérieux les unit.« 

Le titre est racoleur à mes yeux. On pense, d’une manière inconsciente, tout du moins dans mon cas, trouver des clés, des bribes, d’une définition universelle, que nous savons pertinemment ne pas exister. C’est ce titre – associée au nom de l’auteure dont j’avais adoré Le problème avec Jane – qui a happé mon attention, et qui m’a aimanté. Je crois que je m’attendais à tout sauf à ce qui allait suivre.

Ma lecture a été une déception. En ce sens où je me suis laissée emporter par ces deux vies de femmes, menées en parallèle, sans grand rapport, si ce n’est un antagonisme profond de leur vie, de leur naissance à leur foyer, de leur personnalité à leurs emplois, de leurs craintes à leurs blessures. Puis, la révélation, le twist des cent dernières pages. Dont on se doute – sinon quel intérêt à tout ça – mais qui m’a gâché en partie ma lecture. L’autre point et pas des moindres, est l’accumulation de lieux, associés au personnage, traités en surface et qui m’ont donné une sensation de profonde superficialité.

La promesse était trop belle pour être vraie. Loin d’être un coup de cœur pour moi, j’ai refermé le dernier Catherine Cusset, La définition du bonheur, avec cette question, qui n’attend pas de réelle réponse, « A quoi bon ? ».

Belle lecture à vous !

La définition du bonheur de Catherine Cusset est disponible aux éditions Gallimard

On ne parle plus d’amour

2021, Rentree Litteraire

« L’eau galope quand elle bout, contrairement à l’huile qui est bouillante tranquille » d’après La cuisine de Caroline, de Caroline Haedens. L’on dit de certains enfants facétieux qu’il faut les surveiller comme le lit sur le feu – et dieu si je me rappelle de ma première purée mousseline faite par mes soins et du débordement de lait sur la gazinière -, pourtant, dans le cas de Louise Lemarié, c’est un bouillonnement tranquille et sourd qui coule dans ses veines, dans son être.

On ne parle plus d’amour, Stéphane Hoffman

De part mon lycée, j’ai découvert l’existence des rallyes et d’une certaine caste aristocratique qui ne jurait que par ces événements pour trouver leur prétendants, respectant séant tous les critères à cocher selon Papa Maman. Même si cela inclue des incartades à côté. Même si cela inclut de vivre dans une hypocrisie sociale. J’étais à l’écart de ces quelques spécimens sur liste depuis leur naissance comme prétendants à un mariage dont ils ne voulaient que par formatage.

En faisant la connaissance de Pierre-Armand Foucher et de Louise Lemarié, personnages centraux du roman de Stéphane Hoffmann On ne parle plus d’amour, je suis retournée quelques années en arrière. La caste Brestoise ayant fait place pour cette fiction, à celle vannetaise, qui ne semble pas en reste dans la recherche d’apparat.

Louise pourtant vient troubler ses rigides fiançailles, en faisant l’amour à un autre, Guillaume, dont elle tombe sous le charme quasi immédiatement. Menaçant ainsi de faire vaciller l’équilibre précaire de sa jeune vie, ce dont elle n’a que peu conscience. « Louise et Guillaume ne parlent plus d’amour, ils le font. Pourtant, Louise doit épouser dans quelques mois un homme riche qu’elle méprise, quand Guillaume tente de se relever d’un chagrin où il a cru mourir. Leur passion bouleverse tout dans cette petite villégiature de Bretagne où s’agite une société qui ne croit qu’au champagne, aux régates, aux jardins, aux bains de mer et autres plaisirs de l’été. »

Nous sommes dans la campagne Vannetaise le temps d’un été. Entre Père et Mère Entre terre et mer. Entre régates et affaires notariales. Dans la fulgurance d’une rencontre, de rencontres. Celle de Louise et de Guillaume. Celle d’une génération de parvenues et d’aristocrates au long court. Il ne s’y passe absolument rien, si ce n’est quelques drames familiaux et financiers, dont on se joue, dont on rit. Drames qui sont tout au plus un amusement, une distraction dans la torpeur estivales. La paraître triomphant de l’être au final.

Je retrouve avec On ne parle plus d’amour ce qui m’avait plus dans les Belles Ambitieuses, une langueur et une paresse décrite chez les hommes, qui laissent aux femmes – et ceux bien malgré eux – l’occasion de grandir, de murir, et de prendre l’ascendant tout en finesse. Une lecture plaisante que nous offre Stéphane Hoffmann, qui permet de prolonger de quelques jours les vacances en ce mois de Septembre.

Bonne lecture à vous !

On ne parle plus d’amour de Stéphane Hoffman est disponible aux éditions Albin Michel

Les jours brûlants

Non classé

« – Est ce que je suis envahissante ? Terriblement quand tu n’es pas là. » Cet extrait du Clair de Femme de Romain Gary comme incipit, d’un romantisme exacerbé, ouvre magnifiquement le roman à suivre. Après tout, n’est ce pas dans l’absence que nous prenons réellement compte de la valeur de ce que nous aimons.

Partir sans se retourner. Laisser sa vie derrière soi et essayer de ne rien regretter. Image dramatique au possible à laquelle on associe l’homme descendu acheter des cigarettes et qui ne remontera jamais. Mais y associe-t-on une femme ? Moi, jamais. Peut être parce que je ne conçois pas cela comme un geste de bravoure, mais de lâcheté sans nom. Dans certains cas pourtant, la lâcheté n’est pas en cause. Quand tout plaquer est signe de nécessité, de survie. Ce n’est pas infliger de la douleurs aux aimés que l’on cherche, mais la rédemption.

Partir sans se retourner. Se retourner voudrait dire vaciller. Se fuir soi même. Tout du moins cette personne que l’on devient, que l’on est devenue mais qui ne nous convient pas. En laquelle on ne se reconnait pas. Qui nous effraie, nous et notre entourage.

Partir sans se retourner. Par amour et par sacrifice. Par besoin impérieux, tel est le choix de Joanne, l’héroïne de Nos jours brûlants, de Laurence Peyrin. « À 37 ans, Joanne mène une vie sereine à Modesto, jolie ville de Californie, en cette fin des années 1970. Elle a deux enfants, un mari attentionné, et veille sur eux avec affection. Et puis… alors qu’elle rentre de la bibliothèque, Joanne est agressée. Un homme surgit, la fait tomber, l’insulte, la frappe pour lui voler son sac. Joanne s’en tire avec des contusions, mais à l’intérieur d’elle-même, tout a volé en éclats. Elle n’arrive pas à reprendre le cours de sa vie. Son mari, ses enfants, ne la reconnaissent plus. Du fond de son désarroi, Joanne comprend qu’elle leur fait peur. Alors elle s’en va. Laissant tout derrière elle, elle monte dans sa Ford Pinto beige et prend la Golden State Highway. Direction Las Vegas. C’est là, dans la Cité du Péché, qu’une main va se tendre vers elle. Et lui offrir un refuge inattendu. Cela suffira-t-il à lui redonner le goût de l’innocence heureuse ? »

La vie de Joanne Linaker pourrait être la définition du rêve américain des années 1970. Housewife heureuse et épanouie dans un foyer aimant où rien ne manque. Un équilibre parfait que rien ne pourrait entacher. Malheureusement non. Il aura suffit d’un junkie en manque pour que sa vie bascule. Que ses certitudes volent en éclat. Que sa vie parfaitement huilé perde son sens et que tout déraille.

L’innocence s’est à jamais envolée. La retrouver peut être pas. Mais affronter ses pires affres et ceux des autres dans une ville qui ne dort jamais paraît être une bonne option. Un road trip d’abord. Un refuge ensuite, dans une famille de fortune au sein d’un club de strip-tease. Un chemin initiatique personnel pour panser des plaies plus profondes qu’il n’y paraissait.

Avec Les jours brulants, Laurence Peyrin nous livre un roman sublime, un road trip initiatique qui nous fait écho. Il me tarde de lire plus de romans de cette auteure.

Bonne lecture à vous !

Les jours brûlants, Laurence Peyrin est disponible aux éditions pocket